Sans- abri : l’inquiétude des associations à la veille de l’hiver

Vendredi 19 octobre, les ministres Julien Denormandie et Jacqueline Gourault ont présenté aux associations le dispositif hivernal d’hébergement d’urgence pour les personnes sans-abri. Florent Gueguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité et Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre, tous deux porte-paroles du Collectif des associations unies, reviennent sur ces annonces dans une interview croisée.

Que retenez-vous de la présentation du dispositif hivernal ?

Florent Gueguen : L’Etat anticipe cette année un peu mieux l’arrivée de l’hiver avec des réunions nationales et locales plus précoces associant les acteurs du logement, de l’hébergement et de la veille sociale, pour identifier des sites permettant d’ouvrir des places d’hébergement et trouver des solutions aux personnes et familles confrontées à la rue. Cependant la situation reste très préoccupante à la veille de l’hiver avec des 115 qui n’ont plus de places à attribuer dans les grandes villes, des accueils de jour débordés et une véritable difficulté à orienter les personnes plus rapidement vers le logement. Nous constatons aussi un épuisement des salariés de la veille sociale qui n’ont plus de solution à proposer aux personnes, comme en témoigne la grève légitime du 115 de Toulouse le 18 octobre dernier.

Christophe Robert : D’un point de vue purement pragmatique, la plus grande anticipation annoncée par les ministres est une bonne chose. Cela évitera d’ouvrir des accueils temporaires de façon trop précitée et “bricolée” et devrait permettre d’identifier en amont des sites plus adaptés aux personnes. Les ministres annoncent par ailleurs un nombre de places supplémentaires et provisoires identique à celui de l’année dernière (14 000). Mais une fois de plus, on s’inscrit dans une logique de réponses ponctuelles pendant la période hivernale. L’ouverture de places est nécessaire au regard de la situation extrêmement tendue aujourd’hui dans de nombreux territoires, mais cela témoigne du fait que nous ne sommes toujours pas en capacité d’apporter des réponses durables aux personnes en situation de grande exclusion, alors que le Collectif des Associations Unies pointe cette insuffisance et appelle à un changement de politique depuis des années.

Le dispositif est-il à la hauteur des besoins ? 

FG : Non, nous sommes très loin de pouvoir mettre en œuvre le principe d’accueil inconditionnel dans l’hébergement pourtant inscrit dans le Code de l’Action Sociale et des Familles. Il manque notamment des places de qualité, avec un accompagnement, pour les familles avec enfants qui sont aujourd’hui systématiquement orientées vers l’hôtel lorsqu’une solution leur est proposée. Leurs conditions de vie sont donc très dégradées et peu propices à l’éducation, à la parentalité et à l’accès aux droits. Pour la veille sociale, l’Etat a annoncé un renforcement de 5 millions d’€ pour les maraudes en 2019, c’est une mesure positive pour couvrir davantage de territoires et détecter les situations les plus vulnérables.                                    

CR : Non. S’il faut reconnaître les efforts réalisés, années après années en termes de nombre de places et de moyens dédiés à l’urgence, les réponses sont loin d’être à la hauteur des besoins comme nous avons pu le constater dès le printemps dernier : faute de moyens financiers suffisants, des territoires ont arrêté sèchement la prise en charge de personnes en grande fragilité ou limité l’accès à de nouveaux ménages en établissant des critères très restrictifs (avoir des enfants de moins de trois ans, être enceinte depuis plus de X mois...). Ce tri et cette sélection de “supers prioritaires parmi les prioritaires” sont totalement indignes et inacceptables dans la mesure où ils laissent des milliers de personnes très vulnérables sans aucune solution. Tant que des personnes seront contraintes de vivre à la rue ou dans des dispositifs inadaptés, il nous faudra appeler à la mobilisation collective et exiger de la puissance publique des efforts supplémentaires. Mais surtout, il nous faut changer de méthode plus rapidement que nous le faisons aujourd'hui.

Quelles seraient les mesures à mettre en place pour mettre fin à la « gestion au thermomètre » tant décriée ?

FG : L’hiver dernier, 36 % des personnes hébergées dans des structures hivernales temporaires en sont sorties sans solution. C’est humainement inacceptable et s’apparente à de la maltraitance.  Donc à court terme, nous demandons à l’Etat de s’engager à pérenniser toutes les places hivernales qui peuvent l’être à la fin de l’hiver pour éviter le drame des remises à la rue « sèches ». A plus long terme, nous savons que la solution passe par la production massive de logements très sociaux réellement accessibles aux plus pauvres.

CR : Que signifie mettre fin à la « gestion au thermomètre » ? Arrêter d’ouvrir des places l’hiver qui refermeront progressivement dès les beaux jours revenus. Et donc, arrêter l’hypocrisie collective qui revient en fin de compte à laisser penser que les personnes auraient besoin d’un toit sur la tête qu’une partie de l’année. Si l’on veut vraiment mettre fin à cette aberration, il faut tout mettre en œuvre pour que l’accueil des personnes dans des hôtels, des hébergements d’urgence, ne soit pas considéré comme une fin en soi, mais comme une étape visant à conduire le maximum d’entre elles vers des solutions plus durables, ce qui suppose de renforcer les moyens dédiés à l'accompagnement et de développer massivement les solutions de logement abordable.  Et c’est là que tout se tient : la politique d’hébergement ne peut se suffire à elle-même et jouer seule le rôle d'amortisseur des défaillances observées dans les domaines du logement, de la santé, des politiques sociales... Seule une réorientation plus sociale de ces diverses politiques nous permettra d'inverser la tendance.

Ce dispositif hivernal d’hébergement d’urgence vous semble-t-il en adéquation avec la Stratégie pauvreté présentée en septembre et avec le PLF 2019 ?

FG : Il y a un décalage important entre l’objectif d’éradication de la pauvreté annoncée par le Président de la République et la faiblesse des mesures et des moyens affectés à l’hébergement et au logement dans le plan pauvreté. Et le plan d’économie sur les CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale se poursuit en 2019 avec moins 13,4 millions d’euros après une première coupe budgétaire de 20 millions en 2018. Si le gouvernement nous promet quelques mesures de rattrapage en 2019, ces économies entraînent une réduction des effectifs dans les établissements et une dégradation de l’accompagnement social proposé aux plus fragiles. Le PLF 2019 nous inquiète également à travers les économies prévues sur l’APLAPLAide personnalisée au logement (-1,5 milliards) qui vont pénaliser le pouvoir d’achat des plus modestes et réduire les capacités d’investissements des bailleurs sociaux. Avec le collectif des associations unies, nous pensons qu’il faudrait produire 60 000 PLAI par an pour sortir de la crise dans quelques années. Avec 30 500 PLAI (Prêt Locatif Aidé d'Intégration) financés en 2017, nous sommes très loin du compte.

CR : Il y a effectivement un véritable paradoxe. Annoncer l'éradication de la pauvreté, la résorption des bidonvilles avant la fin du quinquennat ou la volonté que plus personne ne soit contraint de vivre à la rue… constituent en soi des signaux positifs et permettent de fixer le cap des reformes nécessaires pour atteindre ces objectifs. De même, le plan quinquennal pour le logement d’abord acte la volonté d’inverser la manière d’agir pour les personnes sans domicile. Mais simultanément on assiste à une fragilisation sans précédent de deux piliers majeurs d’exercice de la solidarité dans le domaine du logement (les Apl et les aides à la production de logements sociaux). Au final, ce seront près de 4 milliards d’euros de baisse de dépenses publiques autour de ces deux piliers qui seront réalisés en année pleine en 2020, ce qui ampute considérablement la capacité d’agir et de répondre aux besoins des personnes les plus pauvres. Sans compter la baisse des contrats aidés, celle du budget dédié aux Chrs, le refus d’ouvrir le droit au Rsa aux jeunes de moins de 25 ans... Il devient urgent d'opérer un recentrage social majeur des financements publics. Sans quoi les objectifs affichés en début de quinquennat ne pourront être atteints et des dizaines de milliers de personnes continueront à souffrir de la violence sociale que représente la rue ou le mal-logement.

 

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