L’invisibilité sociale décryptée par l’ONPES

Consacré à l’invisibilité sociale définie comme « un ensemble de processus où interviennent des acteurs multiples, par lesquels un déni de reconnaissance des personnes aux différents niveaux de leur existence sociale peut affecter la profondeur et la durée des situations de pauvreté et d’exclusion », le 11e rapport de l’ONPES s’attache à décrire les mécanismes d’invisibilité sociale, médiatiques et institutionnels qui participent au sentiment d’exclusion, d’isolement ou de déclassement d’une partie de la population.

L’ampleur du sentiment d’invisibilité

En s’appuyant sur une enquête du CREDOC (2015), l’ONPES précise que « la moitié des français estiment rencontrer très souvent ou assez souvent des difficultés que les pouvoirs publics ou les médias ne voient pas vraiment ». Sans surprise, ce sentiment d’invisibilité porte sur les difficultés financières, ou liées à un défaut de solidarité nationale ou encore à l’environnement quotidien. Ce sentiment touche plus particulièrement les 40-59 ans, les personnes sans emploi, et est plus présent chez les classes moyennes inférieures que chez les personnes en situation de pauvreté. Il est plus prégnant chez les habitants des moyennes et petites villes.

L’impact du discours médiatique 

L’orientation du discours médiatique, le désintérêt des médias pour certaines catégories de la population, les difficultés d’accès direct aux médias des personnes pauvres favorisent ce sentiment d’invisibilité. Le rapport précise notamment que dans leur souci de proposer au public un portrait « accessible et dramatisé » des situations de pauvreté, les médias participeraient à l’invisibilité d’une partie de la population qui a le sentiment de ne jamais voir traiter sa situation. La multiplication des récits biographiques utilisant des intermédiaires (associations, journalistes) plutôt de de donner la parole directement aux individus alimenteraient « l’inaudibilité » et le sentiment d’invisibilité des personnes pauvres ou précaires.

L’invisibilité produite par le travail social

L’enquête du cabinet FORS réalisée auprès de travailleurs sociaux illustre également plusieurs formes d’invisibilité engendrées par le travail social. Tout d’abord, l’invisibilité subie par les personnes et générée par l’organisation même du travail social, dont la rationalisation et la spécialisation tendent à exclure ceux qui ne rentrent pas dans les critères des dispositifs. Mais selon ce rapport, l’invisibilité produite par le travail social peut aussi être « stratégique », c’est-à-dire la conséquence d’un choix du travailleur social d’intervenir hors dispositif, de manière officieuse, en dehors du cadre institutionnel classique. L’invisibilité peut aussi être choisie par les personnes qui ne demandent pas d’aide ou ne livrent pas leurs difficultés, attitude qui peut être associée aux problématiques du non-recours mais aussi « au droit d’être invisible ». Huit catégories de personnes semblent particulièrement touchées par ces formes d’invisibilité : les étrangers en situation irrégulière, les femmes prostituées, les hébergés chez un tiers, les jeunes de 16 à 20 ans en milieu rural, les jeunes « travellers », les travailleurs saisonniers et néoruraux, les auto-entrepreneurs et travailleurs pauvres. Les normes de l’action sociale produisent également de l’invisibilité, le rapport citant l’exemple du RSA avec « un phénomène d’évaporation important de la population entre l’orientation et l’accompagnement » et du DALO qui, s’il permet aux demandeurs « d’accéder à une certaine visibilité collective et individuelle », présente « le défaut de rejeter dans l’ombre tous ceux qui, tout aussi démunis ou mal logés que les prioritaires n’ont pas obtenu le précieux label ».

Des cas type d’invisibilité sociale

L’ONPES analyse trois cas type de publics subissant l’invisibilité sociale ou sociétale : les jeunes ruraux et néoruraux, les travailleurs non salariés pauvres et les parents des enfants suivis par l’aide sociale à l’enfance (ASE). Schématiquement, les premiers expriment le besoin d’un certain isolement, la crainte du jugement des habitants, mais aussi une frustration de leur non prise en compte par les politiques publiques. Les travailleurs non salariés expriment une « honte » de la précarité dans une société valorisant le travail salarié. Les parents ayant des enfants à l’ASE organisent leur invisibilité du fait « d’un sentiment de crainte, celle de ne pas être jugé digne d’être parent et donc de ne pas retrouver leur(s) enfant(s) » ce qui les poussent à dissimuler leurs difficultés économiques.

Des préconisations pour sortir de l’invisibilité

L’ONPES propose de manière assez classique de renforcer la lutte contre le non-recours, l’isolement, et la stigmatisation en dégageant une perspective « d’éthique de la sollicitude et de la considération ». À l’automatisation des droits, s’ajoute le développement de « l’aller vers » permettant d’améliorer l’information et de toucher les publics qui sont dans les angles morts de l’action publique. La montée en puissance de la participation et la territorialisation des politiques sociales sont aussi des leviers de l’accès aux droits et au-delà, à une reconnaissance sociale, tout en rappelant que « l’invisibilité doit rester un choix possible ». L’amélioration de l’appareil statistique pour mieux connaitre les populations invisibles ainsi que l’introduction du concept d’invisibilité sociale dans les formations des intervenants sociaux et éducatifs sont également nécessaires pour prévenir le sentiment de déclassement et d’abandon d’une partie du corps social.

Télécharger le 11e rapport de l'ONPES...

ImprimerE-mail

Connectez-vous à votre compte