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L'invité - Jean-Louis Laville

invit-portrait« L’association est de plus en plus abordée sous le prisme de son organisation et on laisse dans l’ombre ce qui est de l’ordre du projet, du métier. »
JEAN-LOUIS LAVILLE

Interview de Jean-Louis Laville, sociologue et économiste, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Engagé auprès de plusieurs associations, il a codirigé l’ouvrage Associations et action publique, paru à l’automne 2015.

Les associations semblent de plus en plus agir sous pression. Feriez-vous le même constat ?

Jean-Louis Laville : Dans le monde associatif, la question de la multiplication des contraintes est un sujet largement discuté. À cela s’ajoute les effets des restrictions budgétaires qui deviennent sensibles.
Avec cet ouvrage, nous avons voulu approfondir les raisons pour lesquelles on en était là. L’idée était aussi de valoriser les associations qui ripostent et essaient de défendre leurs spécificités dans un contexte perçu comme hostile.
On est effectivement dans un goulot d’étranglement budgétaire. Même si les montants restent importants, les modalités d’affectation des fonds publics ont changé. D’un système de financements de régulation tutélaire, pendant les 30 glorieuses, nous sommes passés à des financements sur une logique de marché mais par le biais d’une régulation confidentielle. Aujourd’hui, les modes de financements des associations augmentent la concurrence entre les associations. Donc soit elles rentrent dans les modalités de la concurrence, soit elles mettent en place de nouvelles coopérations pour réagir.

Quel est l’impact de ces évolutions sur le modèle associatif ?

J-L.L. : La généralisation des appels d’offres réduit la possibilité que l’innovation soit reconnue, car les associations deviennent des prestataires de service. On valorise alors la conformité à un cahier des charges et cela se couple avec une nouvelle gestion publique. Les associations vont être jugées sur des critères d’efficacité et d’efficience donc comme des structures qui produisent des services. Peu importe quelle est la nature juridique du prestataire mais on le juge sur la prestation.
L’association est de plus en plus abordée sous le prisme de son organisation et on laisse dans l’ombre ce qui est de l’ordre du projet, du métier. Avec de plus en plus de gestionnaires qui sont recrutés pour des compétences managériales. On entre dans la culture du résultat, qui n’est pas un mal en soi, mais à condition que les modalités pour l’appréhender ne soient pas importées du secteur privé, mais basées sur une réflexion intégrant l’originalité de ce qui est fait dans une association.
Même si l’on constate, et c’est un phénomène mondial, que les associations sont en augmentation partout, et qu’entre 2000 et 2010 en France, elles ont créé plus d’emplois que les entreprises, le risque est d’aller dans le sens d’une uniformisation plus que vers la diversité. Aller dans cette seconde direction suppose que les associations se réapproprient leur spécificité dans leur organisation : avec des lieux où les usagers, les bénévoles et les salariés ont des modalités d’expression plus fortes que dans d’autres espaces. Mais si les associations, dans leur management, se comportent comme des entreprises privées, elles auront des contraintes de plus en plus fortes. C’est bien en se réancrant sur ce qui leur est propre que les associations vont retrouver du sens et de la pertinence dans la société d’aujourd’hui et pour cela il faut pousser le modèle de la co-construction des politiques publiques avec les acteurs associatifs. La voie de l’interpellation est primordiale en ce sens. Il est possible d’être à la fois « avec » et « contre » les pouvoirs publics. C’est ce qu’indiquent plusieurs exemples de l’ouvrage, la contestation n’empêche pas la coopération.
Plusieurs chapitres montrent que des associations disent NON à certaines évolutions. Par exemple, la tendance qui amène à confier des activités à des entreprises privées sans que ces dernières ne soient soumises à une évaluation. La propension c’est que les décideurs oeuvrent pour que la solidarité se redéploye dans le domaine privé et ne soit plus du ressort du domaine public avec, une valorisation excessive des fondations, du socialbusiness, ou des social impact bonds. Avec une idée fondamentale : tout ce qui est du domaine privé est efficace. Nous sommes à la croisée des chemins : soit l’approche technocratique se renforce, soit une nouvelle voie se dégage pour une action publique fondée sur la complémentarité entre action citoyenne et pouvoirs publics.

Dans ce contexte, comment promouvoir le modèle associatif ?

J-L.L. : Avec ce livre, nous avons voulu montrer qu’il existe des ripostes des associations mais qu’elles restent encore trop invisibles. Au-delà des enjeux sectoriels, la question est de savoir vers quelle société nous voulons aller demain. Il y a des initiatives citoyennes partout mais elles sont mal articulées aux politiques publiques.
Les associations doivent se rendre compte de ce qu’elles expérimentent, voir si c’est en accord avec le projet de société sur la diversité et qu’elles se structurent pour être plus regroupées entre elles et se faire entendre. Il faut créer un espace pour une nouvelle base de dialogue entre les associations et les pouvoirs publics. Beaucoup d’associations sont rentrées dans une concurrence implicite entre elles tout en défendant la coopération dans les discours. Mais si l’on choisit la coopération, il faut en assumer les conséquences. Par exemple, se concerter entre associations avant de répondre à un appel d’offres. Cette période de mutation ne se fera pas sans difficulté.
Les associations peuvent être un acteur majeur vers la démocratisation à condition qu’elles ne réduisent pas leur rôle à celui d’une entreprise productrice de service.
Il ne s’agit pas d’un combat contre la pauvreté à un moment donné mais plus largement de la lutte contre les inégalités, dans une alliance avec l’ensemble des forces pour rétablir une société plus juste.

Propos recueillis par Céline Figuière

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