PERSPECTIVES - Vue d'ailleurs, EXEKO face à la culture

Interviews

Dorothée DE COLLASSONDOROTHÉE DE COLLASSON 
est chargée de projet Ville inclusive pour Exeko, une association basée à Montréal au Québec. Depuis 2006, la mission d’Exeko est de rendre la société plus inclusive, par l’usage de la créativité et de la philosophie.

Comment est née l’association Exeko ?
Sur quels constats et sur quels principes d’action ?
Dorothée De Collasson : Depuis ses premiers ateliers en milieu carcéral, Exeko a élargi son champ d’action en direction des populations dites « en marge », telles que les personnes en situation d’exclusion, les sans-abri, les minorités culturelles, en particulier les peuples autochtones ou encore les jeunes décrocheurs scolaires.
L’idée, dès le départ, était de créer des espaces égalitaires de rencontres entre les citoyens, en réponse notamment à des situations de « marginalisation culturelle ou intellectuelle » pour démontrer qu’elles émanent avant tout de préjugés et d’erreurs de raisonnement.
Notre approche se base sur une posture éthique : la présupposition de l’égalité des intelligences de n’importe qui avec n’importe qui, en référence aux travaux du philosophe, Jacques Rancière. Cette approche nous invite à suspendre notre jugement, à considérer le plein potentiel de chacun à réfléchir, analyser, agir, créer et être partie prenante de la société, quels que soient sa situation ou son parcours.

La médiation culturelle et intellectuelle est fondamentale dans votre action.
Quels types d’actions mettez-vous en oeuvre pour favoriser le développement des savoirs et de la pensée critique des personnes ?
D.D.C. : La médiation intellectuelle (fortement inspirée de la médiation culturelle) est l’approche développée par Exeko.
Avec une trentaine de salariés, Exeko est composée d’une équipe assez éclectique : artistes, philosophes, anthropologues, gestionnaires, auxquels sont associés près de 200 talentueux bénévoles.
Nous animons chaque semaine, dans des centres de jour et des refuges, des ateliers de développement de l’esprit critique, d’analyse sociale et de participation citoyenne auprès de personnes sans-abri. Les sujets sont les plus divers possibles, philosophiques, culturels ou tout simplement liés à l’actualité politique.
Par exemple, un des thèmes portait sur « la liberté ». Les personnes à la rue ont apporté des points de vue très pertinents, leur vécu procure un esprit critique affuté et décalé sur ce type de sujet. Nous allons poursuivre ces travaux dans le cadre d’une émission de radio que les personnes vont élaborer elles-mêmes puis animer.
Nous avons également une camionnette artistique et philosophique qui sillonne les rues de Montréal quatre jours par semaine à la rencontre des personnes à la rue, et qui distribue du matériel d’art et d’écriture, des livres, des lunettes de vue, et anime de micros ateliers.
Nous développons aussi un programme de résidences artistiques de co-création dans l’espace public, dont l’objectif est de favoriser la cohabitation harmonieuse urbaine, par la rencontre autour de l’objet d’art. Toutes les disciplines sont prétextes à la rencontre : peinture, musique, photographie, cirque, architecture, bande dessinée... Par exemple, l’une des résidences portait sur la mobilisation de savoirs dans la rue sur des objets d’un musée, que nous avions sortis de leurs murs. Ces savoirs ont ensuite été retransmis sous forme de capsule vidéo et de formation aux guides du musée, puis intégrés au catalogue d’exposition.
Ces actions présentent les personnes en situation d’exclusion sous un autre jour et changent le regard de la société et des habitants vis-à-vis d’elles. Cela contribue aussi à faire évoluer la posture des professionnels eux-mêmes, qu’il s’agisse des intervenants sociaux ou même des futurs agents de police, avec lesquels nous avons monté un projet.

Avec quels partenaires travaillez-vous, et quels sont les projets à venir ?
D.D.C. : Pour les partenariats financiers, nous travaillons autant avec le secteur public qu’avec des fondations privées. Un équilibre qui vise à préserver notre autonomie et assoir la pérennité de notre action dans le temps.
Sur le terrain, nous sommes au croisement de trois secteurs principaux, avec lesquels nous co-construisons nos actions : le milieu culturel (artistes, lieux de diffusion culturelle, bibliothèques, festivals…), le milieu social (centre de jour, refuges, services de santé et sociaux, sécurité publique, milieu carcéral…) et le secteur du savoir (écoles, groupes de recherche, universités…). Mais l’approche d’Exeko est de créer des projets avec les participants, ceux-ci demeurent donc nos principaux partenaires !
En dix années d’activité, nous avons touché plus de 15 000 participants avec quelques 250 projets dans tout le Canada, ce qui nous a valu une reconnaissance par la commission canadienne de l’Unesco pour l’apport majeur de la médiation intellectuelle à la société.
Tout en poursuivant nos actions de terrain, nous développons des laboratoires en innovation sociale (autour de trois enjeux : culture, savoirs et participation citoyenne), alliant à la fois des travaux de recherche et d’expérimentation.
Une transformation en profondeur de la société passe aussi par le transfert d’expertise, la formation et l’accompagnement à la mise en place de projets. C’est dans cette optique que nous effectuons régulièrement des séjours en Europe et avons tissé des liens avec plusieurs acteurs en France, dans le domaine associatif ou universitaire.


Samuel Le Floch

+ Plus d’information sur : exeko.org

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