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[INTERVIEW] de Loïc Blondiaux

blondiauxLoïc Blondiaux est Professeur de sciences politiques à l’université Paris 1, et auteur du livre Le nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, au Seuil.

Qu’est-ce que la démocratie participative ?
Loïc Blondiaux : La démocratie participative renvoie à toute forme d’association de citoyens en processus de décision.
Il y a différentes modalités : l’institutionnalisée, qui relève d’une offre de démarche participative par les autorités politiques, et l’informelle, une mobilisation citoyenne pour interpeler les pouvoirs publics, développer des projets, ou gérer ensemble des communes. Le terme de démocratie participative recouvre des expériences concrètes, une démocratie vivante qui repose sur des citoyens actifs qui critiquent, dialoguent, proposent. Elle renvoie aussi à la qualité de la décision, plus légitime, mieux acceptée, plus juste au sens où elle n’aura pas sacrifié l’intérêt de ceux qui n’avaient pas pu y participer.

Pourquoi la démocratie participative nourritelle encore tant de résistance?
L.B. : La culture politique a très peu favorisé la participation des gens et s’en est remise à la représentation par l’élection qui n’a jamais beaucoup exigé des citoyens une fois le vote passé.
Donc cette approche a été à la fois intériorisée par les élus qui ne ressentent pas le besoin de partager la décision, ni d’écouter ceux qui n’ont pas de mandat, et elle est aussi intériorisée par les citoyens euxmêmes, qui réagissent avec passivité, qui se sont mis dans la peau de consommateurs et non pas d’acteurs des politiques publiques, et pour lesquels la participation n’est pas un réflexe spontané.
Et puis, il y a des résistances liées au fait que la démocratie ce n’est pas que des institutions mais aussi une forme de vie en commun qui s’appuie sur un type de relations entre les citoyens. La société française n’est pas authentiquement démocratique dans son fonctionnement, car l’écart entre les élites et les citoyens est très important. Très tôt, l’école désigne les vainqueurs ou les perdants, mais elle ne produit pas des citoyens. L’école n’apprend pas à participer, elle favorise la compétition, le travail individuel, elle n’apprend pas à prendre la parole en public mais à respecter l’autorité et elle sanctionne la critique et l’interpellation. D’ailleurs, souvent, ceux qui ont vécu l’école comme un échec ne se reconnaissent pas comme citoyens. Par contre, ceux qui sont consacrés par le système scolaire ont acquis un sentiment de supériorité peu compatible avec l’envie de faire participer les autres.
Ces mépris, ces frustrations sociales ont du mal à se concilier avec des démarches qui cherchent à produire de l’horizontalité. La personne ne sera pas forcément vue comme quelqu’un dont l’avis est important. Donc l’infrastructure pour la participation est faible en France, même dans les entreprises où il y a une faible cogestion ou participation des salariés.

Alors comment la faire exister?
L.B. : Toute la pensée de l’empowerment vise à contrecarrer ce sentiment d’impuissance ou d’incapacité des catégories populaires et à faire en sorte que la capacité d’agir soit révélée puisque les plus pauvres et les plus faibles n’acquièrent à aucun moment ce sentiment de légitimité et d’utilité. Pour être vraiment dans une démarche de participation, il faut apprendre, prendre la parole, et agir en collectif. Et les expériences d’actions collectives existent, oui, mais elles sont de moins en moins nombreuses face à l’affaiblissement des structures d’éducation populaire, et même des syndicats.
Il faut retrouver à la fois le sens, l’intérêt et la joie ou le plaisir d’agir collectivement dans une société qui valorise les stratégies d’émancipation individuelle et laissent penser qu’elles sont les seules efficaces. Il faut retrouver le pouvoir du collectif pour faire évoluer les rapports de force.
Heureusement, une partie des élus a commencé à comprendre qu’on ne pouvait plus gouverner et prendre des décisions comme avant. Et puis, il y a une sophistication des outils : aujourd’hui on sait faire participer, avec des techniques d’animation de groupe et des outils numériques.

Comment améliorer la participation des personnes précaires?
L.B. : Il faut d’abord restaurer la confiance dans les institutions de ces personnes. Il y a le sens caché, c’est-à-dire un sentiment d’illégitimité qui conduit à rester en retrait. Cela demande du temps, des moyens qui ne sont pas toujours mobilisés pour les démarches de participation. Les faire participer a un coût plus important que quand il s’agit d’autres publics. Quand les « pauvres » participent c’est plus difficile car leurs attentes sont plus dures à satisfaire que les autres qui ont déjà beaucoup, et les élus ne les voient pas forcément comme un électorat immédiat donc ils ont moins d’intérêt à favoriser leur participation.
Et puis, il y a des dispositifs de participation parfois peu favorables à l’implication dès lors qu’ils valorisent des formes d’expression orale qui sont moins naturelles à ces publics, avec un manque d’effort d’imagination pour un format d’expression différent. Mais ce n’est pas insurmontable !
Pour convaincre les élus, il faut les mettre en situation. Ils se protègent des citoyens mais si vous les amenez à percevoir ce que la participation peut leur apporter, alors ils se rendent plus disponibles. Il y a une méthodologie pour produire une forme d’horizontalité dans ces échanges, et, avec une volonté politique, il devient possible de créer les conditions d’une participation égalitaire et authentique, même si elle se fait parfois au prix de situations assez artificielles où l’on met les inégalités en suspend le temps d’une journée. Le pari, c’est de croire que cela fera évoluer les représentations et permettra de désinhiber ceux qui sont le moins à l’aise.

Propos recueillis par Céline Figuière

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