F, le magazine de la Fédération 

Grand angle - PARTI PRIS -Thierry Pech

En quels termes définiriez-vous la solidarité ?

Thierry Pech : En langage républicain, la solidarité a pour synonyme la fraternité. Elle désigne le lien qui unit des femmes et des hommes prêts à consentir des sacrifices les uns pour les autres, à se défendre et à se secourir mutuellement. Un lien plus profond et plus étroit qu’un simple contrat de coexistence ou qu’un partage d’intérêts bien compris. Mais un lien qui ne fait pas pour autant de la société l’équivalent d’une famille, puisqu’il unit des gens qui ne se connaissent pas personnellement. Pour faire image, je dirais que la solidarité c’est plus qu’un contrat et moins qu’une famille : le socle d’une communauté politique diverse mais partageant un même destin. Si l’idée de nation a un sens au-delà des romans culturels ou identitaires sur lesquels on la rabat trop souvent, c’est dans la solidarité qu’elle le trouve. En tout cas dans notre tradition.

La solidarité reste souvent perçue comme un plus, et n’est pas une évidence malgré le contexte social. Comment, d’après vous, renouveler le désir de solidarité en France ?

T.P. : Pour moi, la solidarité n’est pas le supplément d’âme d’une communauté politique, mais une partie de son âme même. Si nous venions à la considérer comme un « bonus » ou un luxe réservé aux périodes de prospérité, nous aurions concédé une lourde défaite. C’est alors notre communauté politique qui aurait perdu de sa cohésion et de sa consistance. Ce risque nous guette aujourd’hui. Car, avant de renouveler le désir de solidarité, il faut enrayer le risque d’érosion du consentement à la solidarité qui couve depuis quelques années. Cette érosion parcourt en effet des pans entiers de la société. Dans une partie des classes populaires et des classes moyennes inférieures, le sentiment s’est en effet répandu que certains donneraient beaucoup et recevraient peu, tandis que d’autres recevraient beaucoup et donneraient très peu. Bref, qu’au jeu des solidarités, il y aurait des gagnants et des perdants, des bénéficiaires et des « lésés ». Ce sentiment est très toxique et souvent faux. Ceux qui pensent être lésés oublient souvent, dans leur comptabilité intuitive, qu’ils envoient leurs enfants dans des écoles publiques gratuites ou qu’ils profitent d’un système de santé de bonne qualité et souvent beaucoup moins cher que chez nombre de nos voisins. Et ils ignorent bien souvent les conditions de vie et le niveau de ressources réel de ceux qu’ils regardent comme les gagnants de la solidarité et qui sont le plus souvent les principaux perdants de la compétition sociale. Pour lutter contre ces représentations, il faut commencer par combattre les discours politiques qui les accréditent. Mais il faut aussi s’efforcer de rendre plus lisibles les dispositifs de solidarité, notamment ceux qui concernent les plus démunis. Or ces dispositifs sont d’une complexité qui décourage parfois ceux-là mêmes pour qui ils sont faits.

Terra Nova a rendu récemment un rapport sur la réforme des minima sociaux. Dans quelle mesure vos propositions aideront à intensifier la solidarité ?

T.P. : Notre objectif est justement de rendre notre système de minima sociaux à la fois plus lisible et plus efficace pour lutter contre la pauvreté. Pour cela, nous avons proposé une solution pour fusionner neuf de nos dix minima sociaux dans un «revenu minimum décent». Cette prestation unique assurerait un niveau de ressources assez supérieur à la plupart des minima sociaux actuels. De plus, elle serait automatique, mettant ainsi fin au non-recours qui atteint parfois des niveaux inacceptables. Elle serait également accessible dès l’âge de la majorité civile - à partir de 18 ans, et non de 25 comme c’est le cas aujourd’hui. Ce dernier point est capital, car les pauvres aujourd’hui sont souvent plus jeunes qu’il y a vingt ou trente ans. Pour toutes ces raisons, on peut dire en effet que notre projet consiste dans une intensification de la solidarité. Mais si nous avons souhaité davantage de lisibilité, ce n’est pas seulement pour les plus démunis, c’est aussi pour dissiper les soupçons alimentés par l’opacité du système actuel. Si l’on veut défendre un système généreux, il faut en augmenter la transparence et la légitimité.

La lutte contre la pauvreté ne fait que trop peu partie des priorités dans les discours des candidats à l’élection présidentielle. Comment expliquer ce désintérêt dans le contexte actuel ?

T.P. : Je ne parlerais pas de désintérêt. Parmi les principaux candidats, beaucoup veulent augmenter le RSARSARevenu de solidarité active ou la prime d’activité, par exemple. D’autres prétendent réfléchir aux scénarios du rapport Sirugue ou vantent les mérites d’un revenu universel. Mais il est vrai qu’ils ne le crient pas sur les toits ! Et qu’une certaine timidité entoure leurs propositions dans ce domaine. Deux facteurs expliquent cette situation, me semble-t-il. Le premier est qu’ils craignent de froisser les segments de l’électorat qui se sont convaincus que nos dispositifs de solidarité alimentent « l’assistanat » et découragent le travail. Le second est qu’ils n’ont pas compris la logique d’investissement social qui sous-tend nos politiques de solidarité. Sur le premier point, ils raisonnent mal : ce n’est pas en contournant la difficulté qu’ils la résoudront. Il faut affronter cette critique et lui opposer, d’une part, la réalité des enquêtes qui soulignent toutes l’impérieux désir de travailler chez ceux qui sont privés d’emploi, et d’autre part la nécessité de valoriser le travail comme vecteur d’émancipation, de participation à la vie sociale et de réalisation de soi. En réalité, les minima sociaux, loin d’être des freins à l’emploi, sont souvent la condition pour y accéder. Car pour chercher un travail, il faut pouvoir se déplacer, se soigner, faire garder ses enfants, etc. C’est la pauvreté qui éloigne du marché du travail, pas les revenus de transfert ! Sur le second point, les politiques manquent souvent de résultats et d’arguments pour justifier les efforts à destination des plus démunis. A nous de leur en donner !

ImprimerE-mail

S'ABONNER AU MAGAZINE

Abonnez-vous et recevez le nouveau numéro chaque trimestre.

Connectez-vous à votre compte