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Grand angle/SUR LE TERRAIN - De l'enfant seul à l'adulte autonome, l'intermède décisif

gdangle-surleterrain1© Julien Jaulin

Du trajet en voiture entre Bilbao et Nantes, il garde peu de souvenirs. Le chauffeur l’a déposé devant la gare, en début de matinée, en lui disant « maintenant je ne peux plus rien pour toi ».

Depuis, trois ans et demi sont passés, avec de multiples rebondissements, mais aucun regret d’avoir pris la route depuis le Cameroun alors qu’il n’avait que 15 ans. Aujourd’hui, Rosaire est en terminale et prépare un bac professionnel en recyclerie pour les eaux, les papiers et les cartons. Il loue une chambre chez un particulier car, pour l’instant, il ne trouve pas d’appartement. Depuis ce matin-là à la gare de Nantes, il est accompagné par les services de la protection de l’enfance du département puis par les équipes de l’association Saint-Benoit Labre où travaille Karine, chef de service de la partie insertion des mineurs non accompagnés. Les regards sont complices quand Rosaire raconte à nouveau son histoire. Ces récits de fuite, les équipes de l’association en entendent tous les jours. Dans ce service spécialisé dans l’accueil et l’accompagnement des mineurs non accompagnés, chaque étape, de l’entrée à l’association aux premiers jours qui suivent la majorité est pensée avec minutie. « On veut qu’ils soient capables de se débrouiller seuls une fois qu’ils auront 18 ans » explique Emmanuelle, adjointe de direction de l’association Saint-Benoit Labre. Ainsi, Emmanuelle orchestre le travail de trois pôles : l’accueil et l’évaluation de la minorité, l’hébergement et le logement des mineurs, à l’hôtel, en foyer ou en appartement quand ils sont pris en charge, et l’insertion socioprofessionnelle.

L’enjeu de la minorité

Selon un rapport du Sénat datant de juin 2017, près de 13 000 mineurs non accompagnés étaient pris en charge par les conseils départementaux en décembre 2016 et les auteurs estimaient qu’ils seraient près de 25 000 fin 2017. Ces enfants, arrivés seuls sur le sol français, fuient les guerres, l’enrôlement dans l’armée, les violences voire les réseaux de traite des êtres humains et ils ont parcouru des milliers de kilomètres pour venir en France et assurer le soutien de leur famille. S’ils relèvent du dispositif de l’enfance en danger dans le cadre de l’aide sociale à l’enfance assurée par les conseils départementaux, leur prise en charge est soumise à deux conditions : leur minorité effective et leur isolement, donc leur situation de danger. Rachid est chargé de l’évaluation au sein de l’association nantaise. Chaque jour, il voit arriver de nouveaux jeunes, souvent déposés par des passeurs jusque devant le portail bleu de l’établissement. « Lorsque notre équipe fait une évaluation de minorité, elle est, et c’est important, dans une attitude très bienveillante. Ils  ON VEUT QU’ILS SOIENT CAPABLES DE SE DÉBROUILLER SEULS UNE FOIS QU’ILS AURONT 18 ANS.  mineurs non accompagnés. Les regards sont complices quand Rosaire raconte à nouveau son histoire. Ces récits de fuite, les équipes de l’association en entendent tous les jours. Dans ce service spécialisé dans l’accueil et l’accompagnement des mineurs non accompagnés, chaque étape, de l’entrée à l’association aux premiers jours qui suivent la majorité est pensée avec minutie. « On veut qu’ils soient capables de se débrouiller seuls une fois qu’ils auront 18 ans » explique Emmanuelle, adjointe de direction de l’association Saint-Benoit Labre. Ainsi, Emmanuelle orchestre le travail de trois pôles : l’accueil et l’évaluation de la minorité, l’hébergement et le logement des mineurs, à l’hôtel, en foyer ou en appartement quand ils sont pris en charge, et l’insertion socioprofessionnelle. sont souvent dans une détresse et une fragilité extrêmes », raconte Rachid.

L’équipe opère à partir d’une trame d’évaluation-type, avec des questions sur l’état de santé, le pays d’origine, le chemin parcouru et la situation de la famille. « Savoir si le jeune est l’aîné ou pas, l’âge de ses frères et soeurs et des parents nous aide à établir notre rapport sur leur minorité ou majorité », détaillet- il. Pendant la période d’évaluation, ils sont mis à l’abri, soit à l’hôtel soit dans le foyer de l’association qui compte 42 places. Ils reçoivent alors un kit d’hygiène, des vêtements, et font un premier bilan de santé avec l’un des infirmiers, et notamment Arnaud. « Ils ont passé beaucoup de temps dans des camps, donc souvent ils ont la gale, voire la tuberculose. Je dois m’assurer qu’ils ne sont pas contagieux en leur faisant faire des radios parce qu’ils dorment à plusieurs dans le foyer », ditil. Après ces cinq jours, certains seront pris en charge quand ils sont reconnus mineurs, soit par l’association soit par un autre département selon la clé de répartition nationale. Ceux qui sont reconnus majeurs sont alors remis à la rue et devront appeler le 115 pour être hébergés. Aurore, travailleuse sociale, s’occupe quant à elle des transferts vers les autres départements. La tâche n’est pas simple puisqu’avant de les accompagner à la gare, il faut s’assurer qu’ils sont attendus par les équipes associatives ou les travailleurs sociaux du département en question. « Je dois beaucoup négocier avec les départements au sujet des dates d’arrivée… », précise Aurore. Le turn over dans les 250 places d’hôtel gérées par l’association est donc très important, avec des arrivées et des départs quasi quotidiens.

Une fois qu’ils sont reconnus mineurs, les jeunes dépendent du service d’Eloi, qui les accompagne dans un parcours centré sur l’orientation socio-professionnel. « Tout est mis en place pour préparer les 18 ans. Et quand l’on sait qu’il faut être en formation pour demander sa carte de régularisation, l’enjeu ici est également important ! », dit-il.

Commence alors une course contre la montre pour tout organiser avant leur majorité : les rendez-vous chez le médecin, l’ouverture des droits pour la carte vitale, la scolarité, le passeport, la carte consulaire… « On leur apprend aussi comment fonctionne l’administration française pour qu’ils puissent être autonomes ensuite », poursuit Eloi. Mais la plupart des mineurs devenus adultes et qui ont été accompagnés par les équipes de Saint-Benoît Labre ont trouvé du travail grâce à l’apprentissage. « Certains ont même obtenu la médaille du meilleur apprenti de France ! », se réjouit Karine.

Céline Figuière

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