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Grand angle/DÉCRYPTAGE - La France et ses enfants pauvres

gdangle-decryptage1© Julien Jaulin

Le phénomène devient enfin visible, mais c’est parce qu’il a déjà atteint un point dramatique : en France un enfant sur 5 vit sous le seuil de pauvreté soit près de trois millions.

Le lancement de la concertation de la Stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes, le 4 décembre dernier, réunissant acteurs de la lutte contre l’exclusion, élus locaux et parlementaires dans des groupes de travail, s’appuie sur une réalité sociale particulièrement inquiétante. À travers la reproduction des inégalités, les enfants et les jeunes sont exposés à la pauvreté, à l’instar de leurs parents qui sont confrontés au chômage, au mal-logement, aux difficultés d’accès aux soins. L’enfant se retrouve à vivre cette insécurité au quotidien. Les discriminations à l’école sont nombreuses, lorsqu’il ne peut pas être équipé pour les cours de sport, faire les voyages scolaires, travailler avec un ordinateur, voire simplement dormir correctement quand il partage sa chambre. Les conséquences sont directes et souvent peu visibles, même par l’entourage familiale ou pédagogique. La pauvreté reste vécue comme une honte, et nombre d’enfants cachent à leur professeur que leur quotidien ne leur permet pas de faire leurs devoirs comme les autres.
En 2014, un rapport de l’UNICEFUNICEFFonds des Nations unies pour l'enfance montrait que 140 000 enfants arrêtaient l’école chaque année, dont 30 000 enfants sans abri, et 9 000 vivant en bidonville. Fin novembre 2017, 220 écoliers étaient sans abri dans l’agglomération lyonnaise…

L’enfant pauvre vit dans une famille pauvre

Avec 8,8 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté, 4 millions de mal-logés et 2,5 millions de chômeurs de longue durée, une partie du pays est exclue de la reprise de la croissance. Entre 2008 à 2012, plus de 800 000 personnes supplémentaires ont été comptabilisées parmi celles vivant avec moins de 1 000 euros par mois. Les familles monoparentales sont les plus touchées par la pauvreté, et près de 40 % d’entre elles étaient concernées en 2011. Dans ces familles monoparentales, ce sont souvent les femmes qui assument la charge des enfants et du foyer, elles qui sont les plus sujettes au sous-emploi, au mal-logement et au renoncement aux soins dans un système économique et social qui n’a pas encore intégré l’égalité salariale entre les femmes et les hommes.

Le nombre de familles qui appellent le 115 pour être hébergées est également en augmentation constante, notamment en Ile-de-France où, en 2014, l’observatoire du Samu Social de Paris montrait que 10 280 familles (soit 35 000 personnes) vivaient dans des formes d’hébergement précaires (hôtels, hébergement d’urgence), en situation de surpeuplement et privées de confort. Les enfants sont confrontés à ces situations parce que le statut administratif de leurs parents ne leur permet pas d’avoir un logement… L’enquête montrait que 10,3 % des enfants âgés de 6 à 12 ans n’étaient pas scolarisés.

En 2017, malgré l’engagement d’un plan de sortie d’hôtel, cette situation n’a guère évolué.
L’école devrait jouer un rôle essentiel dans cette lutte contre l’exclusion des plus jeunes et la reproduction des inégalités sociales. Lieu de sociabilité, il favorise le lien avec les autres, le développement cognitif, et devrait permettre, via ses infrastructures, de combler les manques. Le médecin scolaire est parfois le seul médecin à voir l’enfant dans l’année, le déjeuner à la cantine devient, pour certains enfants, le seul repas de la journée…
Jean-Paul Delahaye, Inspecteur général et auteur d’un rapport intitulé « Grande pauvreté et réussite scolaire » en 2015, est critique sur les choix politiques de ces dernières années. Auditionné par la Fédération des acteurs de la solidarité début 2017, il recommandait déjà d’augmenter les bourses pour les collégiens, qui s’élèvent aujourd’hui à 450 euros seulement, et d’en réduire le non recours. Les fonds sociaux (enveloppes distribuées chaque année aux établissements scolaires pour aider les enfants en difficulté) sont également dans sa ligne de mire, et il constate qu’ils ont été réduits de plus de 50 % entre 2002 et 2012, alors que la pauvreté augmentait dans le pays…

La France est le pays qui prône l’intérêt supérieur de l’enfant et qui a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant dès 1990. Pourtant, l’intérêt de l’enfant n’est pas systématiquement évalué en amont des politiques publiques. Une bataille que livre notamment la Défenseure des enfants, Geneviève Avenard : « En 2017, nous avons mis en place un dispositif totalement inédit de suivi de la mise en oeuvre par l’État des observations du Comité des droits de l’enfant de l’ONU publiées début 2016. L’intérêt supérieur des enfant doit être une considération primordiale ».
Même en France, l’enfant n’est pas encore considéré comme un enfant, avec des droits et des besoins fondamentaux, mais comme un étranger ou un exclu socialement. Comment croire alors en l’égalité des chances ?

Céline Figuière

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