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Reportage - En première ligne

f9-reportageC’est un matin comme les autres devant le numéro 44 de la rue Planchat. Une quinzaine de personnes attend l’ouverture des portes de la CAFDA (coordination de l’accueil des familles demandeuses d’asile) à Paris, une pochette bleue à la main. Les traits sont tirés, les enfants à peine réveillés. Certains ont traversé Paris, logés à l’hôtel en banlieue parisienne. Mais le plus long voyage aura été pour arriver en France, à partir d’Inde, du Bangladesh, de Russie ou du Congo. L’adresse de la CAFDA est en effet donnée par les passeurs ou des connaissances avant l’arrivée en France, et pour certaines familles, il s’agira du seul repère dans ce pays inconnu. Romain Bourreau est assistant social, et il reçoit ce matin un couple venu du Bangladesh avec leur petit garçon de cinq ans.

S’enchainent alors les questions essentielles, répétées par le traducteur, afin de faire une première évaluation sociale de la situation de la famille arrivée à Paris il y a tout juste un mois. L’itinéraire est détaillé, et les motifs du départ du Bangladesh exposés. Le père, un commerçant impliqué à tort dans une histoire de meurtre et de drogue, était surtout un opposant au régime. Ils ont préféré fuir, de peur que la vie de leur fils ne soit en danger. Ils dorment dans un Formule 1 de Vitry depuis quelques jours et espèrent obtenir le statut de réfugié en France. Pour ce premier rendez-vous, Romain veille à donner le plus d’informations possible, même s’il sait d’expérience que la maîtrise de la procédure de demande d’asile prendra du temps. « À la fin de chaque rendez-vous, ils savent quand ils reviennent. Cela rassure les personnes et relativise la notion d’urgence », explique Marie Paindorge, directrice de la CAFDA. Romain leur remet en effet une convocation pour qu’ils assistent à un atelier collectif quelques jours plus tard, où leur seront répétées toutes les informations essentielles. De primo-arrivants, les membres de cette famille font maintenant partie des personnes prises en charge à la CAFDA. Les avantages sont concrets : création d’une domiciliation postale, dossier de couleur, chèque service de cinq euros pour manger. Après l’atelier, ils recevront un kit hygiène (dentifrice, brosse à dents, savon, protection mensuelle, shampoing…) et 30 euros par personne. Le père reçoit ces informations avec le sourire mais s’inquiète de voir que le premier rendez-vous avec un gynécologue ne puisse être organisé dans de plus brefs délais. Sa femme est enceinte de quelques mois et n’a pas encore subi d’examen.

Les couleurs des dossiers, une pour chacun des jours de la semaine, font partie d’un système d’organisation globalement revu depuis l’arrivée de la nouvelle directrice en 2012. « Les travailleurs sociaux de la CAFDA sont une interface entre les familles et l’institution qui accorde, ou pas, le statut de réfugié. On s’emploie donc à poser clairement, et dès les premiers rendez-vous, ce que l’on est en mesure de faire pour elles et ce qui ne relève pas de nous », poursuit Marie Paindorge. Les travailleurs sociaux reçoivent donc quarante personnes par jour, en plus des rendez-vous déjà pris pour le suivi administratif ou l’ouverture des droits sociaux des familles et celles-ci ne peuvent venir aux permanences que le jour correspondant à la couleur de leur pochette. Une manière aussi de responsabiliser les familles demandeuses d’asile en leur laissant le soin de veiller sur leurs propres documents administratifs, même si l’équipe photocopie les plus importants.

L’urgence, puis l’attente…

Les départs sont souvent précipités, et des récits de paquetages faits à la hâte avant de fuir, Emilie Chevrier en a entendu de nombreux. Elle fait partie des six rédacteurs du service, anglophone et russophone, comme ses collègues. Si tout se passe bien, la famille qu’a rencontrée Romain ce matin, verra l’un des rédacteurs dans trois mois environ, une fois le premier rendez-vous à la préfecture passé. Quand ils rencontrent Emilie, les demandeurs d’asile ont déjà le dossier de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) entre les mains. Ils travaillent ensemble sur le « récit », qu’ils mettent à l’écrit pour préparer l’entretien oral avec l’officier de protection de l’OFPRA. « Exiger que le récit soit écrit et de plus en français créé de nombreuses disparités entre les demandeurs d’asile. Nous pouvons aider ceux qui parlent français, anglais et russe mais les autres doivent payer eux-mêmes un traducteur à l’extérieur », dit-elle. Ils arrivent donc dans son bureau après « des mois de galère », et lui racontent ce qu’ils ont vécu « là-bas » mais aussi « ici ».

Avec Emilie, ils peuvent parler simplement et profitent de ce temps d’écoute bienveillant et attentif. Elle ne notera pas tout, puisque seuls les motifs du départ seront pris en compte lors de l’entretien de l’OFPRA, mais elle ne les coupe pas lorsqu’ils décrivent le périple qu’ils ont accompli pour venir en France. « Les femmes africaines par exemple vont me décrire la traversée qui a été un moment très important pour elles », poursuit Emilie, qui travaille ensuite à déconstruire les mensonges et idées reçues sur la vie en France et les solutions proposées aux demandeurs d’asile. Puis sa mission consiste à traduire leur récit, les documents de preuve, et exposer les motifs de la demande mais également les raisons qui excluent une possibilité de retour dans leur pays d’origine. Ensemble, ils mettront plusieurs heures à constituer ce dossier, sans savoir exactement si les officiers de protection de l’OFPRA le liront réellement… regrette Emilie.

Et parfois l’errance

La CAFDA, une des entités de l’association CASP (Centre d’action sociale protestant), accompagne les familles demandeuses d’asile avec un cadre de services définis lorsqu’il s’agit de la procédure, mais « à la carte » en matière de besoins sociaux. « Le public n’est pas forcément précaire socialement, mais il a besoin d’un appui, de décoder le fonctionnement administratif. Finalement, ils sont dans l’ensemble assez autonomes, mais quelques-uns sont vraiment vulnérables », explique Marie. Ceux qu’ils appellent « les Dublin », par exemple, qui doivent soit retourner dans le premier pays européen qu’ils ont traversé pour faire leur demande d’asile, soit attendre six mois que la France étudie leur dossier. « Mais en attendant ils n’ont droit à rien et sont de plus en plus découragés », dit Emilie.

La CAFDA a un partenariat avec le Samusocial de Paris, avec une mise à l’abri systématique des familles, qui peuvent être hébergées dans toute l’Ile-de-France. Pour certaines familles que reçoit Emilie, les conditions de vie en France sont tellement mauvaises que la procédure « passe même à la trappe » pendant le rendez-vous. « Il y a un réel décalage entre les espoirs des gens que je vois et la réalité de la vie ici. Les taux d’accord de l’OFPRA sont très faibles par rapport aux situations que j’entends ici. Tout dysfonctionne et notamment l’hébergement. C’est dur d’être l’un des visages de ce système-là », reconnaît Emilie.

Dans l’après-midi, une foule de personnes attend dans la cour. C’est la distribution du courrier, qui amène son lot de bonnes ou de mauvaises nouvelles administratives. Quand les familles reçoivent une réponse négative, elles sont reçues par l’assistant social qui leur explique que la prise en charge de la CAFDA prendra fin un mois plus tard, et qui fait une évaluation sociale de sortie.

Pour les autres, c’est le service réfugié du CASP qui prendra la relève de l’accompagnement. Débutera alors un autre parcours vers l’insertion, simplifié par ce nouveau statut, mais tortueux.

 


 

Céline Figuière

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