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Reportage - Un air de famille

reportage2Au Foyer Janine VAN DAELE, la table est dressée très tôt dans la matinée. Entre dix et vingt couverts, tout dépend des jours et de l’inscription des résidentes pour le déjeuner. C’est un moment particulier dans la vie du centre, un moment où le collectif prend tout son sens. Les enfants sont là, avec leurs mamans, les résidentes qui n’ont pas d’enfants, Viviane, la maîtresse de maison, et les travailleurs sociaux. Pendant que Viviane, aidée d’une ou plusieurs mères, s’affaire en cuisine, les enfants jouent dans le jardin. L’ambiance est chaleureuse, malgré tout. Derrière les visages attendris des mères qui surveillent, attentives, les plus petits qui courent dans l’herbe, se cache pourtant un passé récent fait de galères, de ruptures, de conflits…

Entre le centre d’hébergement d’urgence, le foyer et les appartements, plus d’une centaine de résidentes sont accueillies et accompagnées par l’association Itinéraires. Souvent, les familles (uniquement des mères) arrivent dans le centre d’urgence puis, après quelques mois, viennent occuper une ou plusieurs chambres au Foyer. Les horaires y sont moins stricts ici puisque les adultes ont l’autorisation de ne rentrer qu’à 23h30 et de passer le week-end ailleurs, de temps en temps. Peu de femmes le font, mais cette possibilité semble les rassurer à elle-seule. Les horaires de présence, qui sont souvent un objet de discussion dans les structures d’hébergement, sont négociés avec l’équipe pour laquelle la relation à l’autre est un support essentiel d’accompagnement. Si les plus grands- une mère est hébergée avec sa fille de 19 ans- comprennent où ils sont et peuvent en discuter avec les travailleurs sociaux, les plus petits auront peut-être une autre façon d’exprimer leurs inquiétudes. En tout cas, à table, tous les regards se tournent vers un petit garçon, que l’on dit particulièrement agité en ce moment. Est-ce que tout va bien? C’est bien la question que se pose chaque jour cette équipe de professionnels. Ils observent la relation des mères et de leurs enfants, mais gardent toujours la même règle de conduite en tête: ne pas intervenir. Sauf en cas de danger. Mais qu’il est difficile de se retenir! Après vingt ans de métier, Véronique Grandroques, éducatrice jeunes enfants, est rôdée dans la pratique de cette subtilité. Mais elle nous raconte que la veille elle a demandé à l’un des enfants d’attendre pour se servir d’un plat. Rien de bien gênant en soi, mais cette petite intrusion dans la relation peut suffire à faire basculer le lien de confiance qu’elle a pu mettre des mois à établir avec l’une des mamans présentes.

On dit souvent que parent est un travail à plein temps. Peut-être qu’il s’apprend, aussi. Comment? Par qui? Véronique se définit comme un facilitateur. Elle reste dans le salon, la salle à manger, prend un repas par jour avec les familles. Elle observe, relève parfois quelques pratiques potentiellement nocives et attend le moment le plus opportun pour en parler avec la mère. «En tête à tête je vois qu’elles peuvent être en attente d’un conseil», convient-elle, «elles ne sont pas toujours conscientes des responsabilités qu’elles ont envers leurs enfants et ce qui incombe au rôle de parent». Finalement, des «Véronique», beaucoup de jeunes mères en voudraient dans leur salon pour répondre à leurs questions, leur donner des conseils, les accompagner dans les sorties… Mais, ici, celles qui en auraient pourtant le plus besoin tant leur situation sociale est pesante, mettent du temps à oser lui demander quelque chose. «On a peur de perdre tous nos droits et qu’on nous enlève nos enfants» dit clairement l’une des résidentes, qui envisage encore la présence de Véronique comme un contrôle plus qu’un soutien. Aujourd’hui à temps partiel, Véronique espère que son poste ne sera pas supprimé quand elle partira à la retraite car la parentalité est un axe essentiel dans l’accompagnement et pour l’insertion. Elle a vu son rôle évoluer au fil des ans, en fonction de la politique familiale, des différents profils de familles accueillies, des évolutions des pratiques éducatives. «Il y a 30 ans on était dans la substitution, on faisait à la place de la mère pour la laisser se reposer, aujourd’hui nous reconnaissons plus et nous nous appuyons plus sur les compétences parentales, nous sommes dans l’échange et l’étayage. Le psychologue nous dit souvent que la personne doit être sujet de son histoire et non objet de prise en charge et qu’il est indispensable de faire avec pour construire, ce regard respectueux est essentiel».

PROTÉGER QUI ?

Protéger la mère après des violences conjugales? Accompagner l’enfant perturbé par ses violences pour l’aider à grandir? Le lien entre la mère et l’enfant? Les histoires sont variées, même si le fil conducteur qui les relie est souvent la précarité. On imagine dès lors les réunions d’équipe animées. Accompagner, observer, rassurer, protéger, les rôles sont à la fois variés et complémentaires. Mais entre le professionnel et l’approche subjective d’une situation, la nuance peut avoir des conséquences importantes. «On a des situations très diverses et l’accompagnement que l’on met en place peut mettre au jour des difficultés éducatives. Les mères savent que l’on peut faire des signalements mais le fait de se connaître, au quotidien, facilite les discussions», explique Valérie Le foll, directrice du foyer (Chef de service du CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale). Les fantasmes dépassent largement la réalité et les mesures de placement sont très rares, voire elles sont levées grâce à l’arrivée des mères dans le centre. Le juge des enfants peut compter sur l’accompagnement des équipes pour rétablir un lien familial ou améliorer les conditions de vie via l’intégration dans un logement décent. De solides amitiés se forment, aussi, pendant ce temps d’accueil, et, quand elles ont un logement, certaines femmes reviennent au Foyer pour le déjeuner pour se sentir moins seules chez elles sans adulte à qui parler. D’autres se voient encore des années après tant les liens sont forts quand on comprend exactement ce que l’autre est en train de vivre.


 

Céline Figuière

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