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[REPORTAGE] Entre deux mondes

Des rideaux aux couleurs vives, une petite table remplie de produits de beauté et quelques bijoux ici et là, la chambre de Marie est décorée avec soin. Elle dit apprécier le fait de vivre seule, de pouvoir acheter ce qui lui plaît au supermarché et de sortir avec ses amis le soir. Un quotidien qui semble banal, sauf pour cette jeune femme qui sort de huit ans de détention et qui doit « réapprendre à vivre ». « J’avais même oublié ce que c’était de prendre les transports en commun. Et pour tout ce qui est technologie, ça a beaucoup changé… », fait-elle remarquer, en jetant un oeil à son téléphone portable.

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Marie fait partie des 28 femmes logées au Soleillet, un centre d’hébergement géré par l’association Aurore et situé dans le 20e à Paris. Certaines sont mères et vivent ici avec leurs enfants. Quand Jean-Noël, éducateur, nous dit que le Soleillet accueille 12 enfants en ce moment, on peine à le croire tant les couloirs sont vides et le lieu silencieux. Un calme justement souhaité après des mois ou des années à vivre les unes sur les autres, dans des prisons surpeuplées où même l’intime n’a plus sa place.

Parfois, elles viennent de la même prison, mais retrouver une ambiance collective est impensable pour elles. C’est du passé, «c’était là-bas». Maintenant il faut se préparer à une nouvelle vie, à la liberté. Certaines, comme Aissatu, 28 ans, n’en n’ont pas encore terminé avec le milieu judiciaire et son bracelet électronique, attaché à la cheville, lui rappelle sans cesse que si elle n’est plus dedans, elle n’est pas encore vraiment dehors. «J’attends le mois d’août avec impatience, sans mon bracelet je me sentirai plus libre, et je pourrai prendre un appartement pour vivre avec ma fille», d it-elle, impatiente.

UN ACCUEIL TRÈS PERSONNALISÉ

Les équipes du centre Soleillet se rendent en détention pour rencontrer les détenues qui préparent leur sortie. Dans un travail de partenariat avec l’Administration pénitentiaire, le centre reçoit en effet des demandes écrites de femmes qui cherchent un endroit où aller une fois libérée définitivement ou pendant leur aménagement de peine. «Elles entendent parler de nous par leur conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation ou bien par d’autres détenues.

L’accompagnement commence dès la réception de cette lettre, qui nous renseigne déjà sur beaucoup de choses, et notamment sur la façon dont elles vont formuler leur demande vis-à-vis de nous», explique Jean-Noël, qui travaille à Soleillet depuis 1999. Un questionnaire administratif leur est envoyé dans un premier temps. Il permet d’obtenir des précisions sur leur situation dans le but d’anticiper les démarches à faire avant la sortie. «Ensuite nous allons les rencontrer en prison, si possible plusieurs mois avant leur sortie. La lettre ou le questionnaire peuvent servir de fil conducteur pour cette première entrevue. Nous recherchons aussi bien à recueillir des informations pratiques que des éléments subjectifs. On examine ensemble leur situation avant l’incarcération, comment se passe leur peine et ce qu’elles souhaitent pour la suite. L’objectif principal est de déterminer si un terrain d’entente suffisant est possible.», poursuit-il.

Si les femmes placées sous main de justice accueillies sont en très grande majorité passées par la prison et que leur statut d’anciennes détenues les rassemble une fois encore à Soleillet, elles ont des parcours et des situations sociales très différents. Ce centre peut donc convenir à certaines et leur apporter le confort, le cadre et l’attention dont elles ont besoin, mais pour d’autres il ne serait que le prolongement d’un contrôle qu’elles ne veulent plus vivre. Il faut savoir qu’au Soleillet, on entre avec un code d’entré et que les visites sont interdites au regard des interdictions pénales qui pèsent sur certaines.

Afin de confronter leurs attentes avec la réalité de la vie du centre, l’équipe accueille les éventuelles résidentes pendant leurs permissions de sortir. « C’est un moment particulier, puisque il s’agit souvent de la première nuit hors de prison depuis un long moment », dit Jérôme, éducateur à Soleillet depuis six ans. L’acceptation des demandes d’hébergement se discute en réunion d’équipe lors d’une commission d’admission. Elles sont ensuite informées de la réponse par courrier. Une nouvelle rencontre en détention peut-être proposée pour s’expliquer d’un refus. « Nous ne prenons pas de personnes non stabilisées quand elles relèvent d’une prise en charge psychiatrique, par exemple. Notre décision d’admission dépend à la fois de la situation particulière de la personne, des moyens dont nous disposons, de l’adéquation entre les délais judiciaires et nos possibilités d’accueil, mais également des dynamiques présentes dans la collectivité ; les autres résidentes sont aussi dans une période fragile, et nous hébergeons des enfants », ajoute Jean-Noël.

ET UN ACCOMPAGNEMENT SUR MESURE

« Un centre comme celui-ci c’est du 24 heures sur 24, les éducateurs, l’assistant social et moi la journée, et le veilleur la nuit. Mais surtout, on est toujours disponible et on doit répondre à la moindre demande puisqu’ils vivent ici. Et, selon les femmes, cela veut dire penser à chaque rendez-vous, leur rappeler voire les accompagner», remarque Valérie Caulliez, chef de service.

Marie, qui a passé plusieurs années en détention, reconnaît que la prison rend «feignant». Cette coupure, plus ou moins longue avec la vie quotidienne, est peut-être le point le plus important de l’accompagnement de Soleillet. Jérôme explique d’ailleurs que l’équipe fait du sur-mesure dans les orientations proposées, avec, pour conséquence, un réseau de partenaires à refaire sans cesse avec des psychologues, des sophrologues, des médecins spécialisés dans les addictologies... Seuls quelques partenariats perdurent comme avec le théâtre Le Tarmac, par exemple.

Remplacer les codes relationnels de la prison par ceux dits « normaux », et notamment dans les rapports entre les hommes et les femmes est un autre enjeu central de l’accompagnement du Soleillet. « Nous travaillons beaucoup autour des vécus de honte et de culpabilité avec elles, sur le fait de tourner la page, de réinventer le degré d’intimité avec les gens, sortir des rapports de force. Leur expliquer parfois que, non, elles ne sont pas obligées de dire à leur banquier qu’elles ont tué quelqu’un… », dit Jérôme.


 "NOUS TRAVAILLONS BEAUCOUP AUTOUR DES VÉCUS DE HONTE ET DE CULPABILITÉ AVEC ELLES,
SUR LE FAIT DE TOURNER LA PAGE, DE RÉINVENTER LE DEGRÉ D’INTIMITÉ AVEC LES GENS,
SORTIR DES RAPPORTS DE FORCE." 

 JÉRÖME, ÉDUCATEUR 

POUR UN LENDEMAIN ENCORE INCERTAIN

Les éducateurs voient le Soleillet comme un sas entre la prison et le retour à la vie à l’extérieur. Le séjour est reconduit tous les six mois, après une réunion dite de bilan avec l’ensemble de l’équipe. Les femmes et les petites familles, restent en moyenne deux ans au Soleillet. Elles ont également la possibilité de vivre dans l’un des appartements dont dispose l’association, ce qui leur donne une nouvelle ère de liberté, tout en gardant un lien avec leur référent.

« En détention elles ont le temps de penser à leur vie et se projettent beaucoup sur leur sortie, sur le fait de repartir à zéro. Mais quand elles sortent, leurs enfants ont grandi, et leur situation sociale peut les pousser à un autre passage à l’acte délictueux », selon Jérôme. Si Marie et Aissatu ont gardé un lien étroit avec leurs amis et leur famille, ce n’est pas le cas de toutes ces femmes. Anne, par exemple, a vu beaucoup de ses proches prendre des distances pendant ses deux ans et demi d’absence. Mais, avec ou sans appui, il leur faut à nouveau faire des projets, retrouver une place auprès des leurs mais également dans un cadre professionnel. Marie et Anne signeront bientôt leur contrat dans des chantiers d’insertion, en entretien d’espaces verts pour l’une et en cuisine pour l’autre. De nouvelles expériences pour être « comme tout le monde », et avoir à nouveau des souvenirs.


Céline Figuière

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