[TRIBUNE] Anne-Cécile Mailfert, de la Fondation des femmes : "Où dormiront-elles ce soir ?"

Le Parisien le 9/12/2019

Dans une tribune au Parisien-Aujourd’hui en France, Anne-Cécile Mailfert, de la Fondation des femmes, estime que les places en hébergement spécialisé pour accueillir les femmes victimes de violences sont insuffisantes.

Par Anne-Cécile Mailfert, de la Fondation des femmes, et l'Amicale du nid, la Fédération des acteurs de la solidarité, FIT Une femme, un toit.

Le Grenelle des violences conjugales est passé et, avec lui, l'espoir de répondre aux besoins de celles qui doivent partir. Certes, le gouvernement s'est engagé à améliorer la prise en charge des femmes victimes de violences : bientôt, le 39.19 fonctionnera 24 heures sur 24, bientôt les policiers et les gendarmes disposeront d'outils pour évaluer le danger encouru par les femmes qui portent plainte. Mais une fois que le danger aura été évalué, les policiers et les gendarmes seront bien en peine pour mettre à l'abri les femmes venues chercher une protection.

Car l'angle mort du Grenelle, c'est le nombre de places en hébergement spécialisé en capacité d'accueillir les femmes victimes de violences que le gouvernement a refusé d'augmenter. Pourtant, selon les associations, ce sont 2000 places qui manquent chaque année. Parmi ces femmes, il y a celles qui sont chez elles, d'autres qui sont à la rue, avec ou sans enfants, des femmes enceintes. Sans hébergement spécialisé, où dormiront-elles ce soir?

Les structures qui mettent à l'abri les femmes victimes de violences sont en saturation et en incapacité de recevoir plus de femmes, qu'on abandonne aux mains de leurs bourreaux.

Durant le Grenelle, c'est un dialogue de sourds qui a été mené entre les annonces du gouvernement de « 5985 places » préexistantes, 1000 nouvellement créées, et la réalité. La réalité, c'est que plus de la moitié de ces places dédiées aux femmes victimes de violences sont au sein de centres généralistes, certes moins coûteux, mais mixtes, inadaptés à leur situation et où celles-ci sont parfois exposées à un risque de nouvelles violences. La réalité, c'est que seules 250 places nouvelles seront créées, sans certitude sur le calendrier, et qu'elles sont sous-financées, ne permettant pas un accompagnement de qualité vers une sortie durable des violences. La réalité, c'est que les 750 autres « solutions » annoncées ne sont qu'une allocation logement temporaire (ALTALTAide au logement temporaire) sans garantie de la disponibilité des logements. La réalité donc, c'est que, par manque de moyens, les structures d'accueil spécialisées continueront de refuser des milliers de victimes chaque année.

La réalité enfin, c'est que la France ne respecte pas ses engagements internationaux, dont elle fait par ailleurs la promotion. La convention d'Istanbul impose que les Etats signataires puissent loger une famille pour 10 000 habitants dans des hébergements spécialisés. Il faudrait donc environ 20 000 places en France, quatre fois plus que ce que le pays finance aujourd'hui. Dans le rapport d'évaluation du 19 novembre, le Conseil de l'Europe pointait « l'insuffisance alarmante de dispositifs d'hébergement spécialisés » et rappelait qu'il s'agit d'« une obligation en matière de droits humains ».

L'année 2019 aura été celle où le mot « féminicide » est entré dans le langage courant. Le Grenelle a montré que société civile, entreprises, associations et pouvoirs publics souhaitaient se mobiliser. Mais à quoi bon honorer les mortes, si nous ne sommes pas en mesure de mettre les vivantes à l'abri ?

Demain, si l'Etat le décidait, les associations spécialisées pourraient offrir 2000 places supplémentaires. Mais pas aujourd'hui. Pour pouvoir partir, il faut savoir où aller. Ce soir, elles rentreront chez elles.

Imprimer E-mail

Vous n'avez pas encore de compte? Inscrire maintenant!

Connectez-vous à votre compte