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PORTRAITS CROISÉS - Socio-esthéticienne

portraits-1 Portraits de Sylvie Marini et Réjane Sallé, toutes deux socioesthéticiennes, elles interviennent au sein de structures d'accompagnement auprès de personnes précaires. À l’aide des outils traditionnels de l’esthétique - modelage du visage et du corps, maquillage, conseil en image, épilation, réflexologie - elles les aident à se sentir mieux, à revaloriser leur image pour reprendre confiance en elles. portraits-2

Quel est votre parcours ?

Réjane Sallé : J’ai d’abord passé un BTS esthétique cosmétique, avec en tête l’idée que je voulais lier l’esthétique au milieu médico-social. J’ai appris l’existence du CODES (COurs D‘ESthétique à option humanitaire et sociale) qui forme les professionnels aux métiers de la socio-esthétique. Avant d’intégrer cette formation, qui nécessite deux années d’expérience professionnelle, j’ai travaillé à la Réunion puis dans le monde du luxe, ça a été l’occasion d’acquérir de la pratique sur la corporalité et les modelages. Puis j’ai suivi la formation du CODES pendant un an. J’ai réalisé mon stage libre dans un foyer d’accueil médicalisé, Handivillage 33 où j’ai ensuite été embauchée, de manière régulière.
Je travaille également pour une association qui accompagne les personnes en situation de prostitution, IPPO. En plus de ces deux postes à Bordeaux, j’ai exercé pendant deux ans à Paris à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière avec des adolescents ayant des troubles du comportement et pour l’association Emmaüs, ce qui m’a permis de développer un réseau. Depuis octobre 2015, j’interviens au Diaconat de Bordeaux qui gère notamment des CHRSCHRSCentre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale et des maisons relais.
Dans la socio-esthétique, le statut d’auto-entrepreneur est le plus  adapté, il faut multiplier les interventions dans plusieurs structures, c’est une force tant pour le renouvellement des sources de financement, que par la diversité des publics rencontrés. Le métier n’est pas toujours le même, il y a différentes méthodes, différents objectifs fixés par les structures. Je m’adapte continuellement.

Sylvie Marini : J’ai commencé pendant sept ans à mon propre compte dans un salon d’esthétique. En même temps, je poursuivais mes études pour me spécialiser dans les diverses techniques de massage. J’étais beaucoup en lien avec des travailleurs sociaux, des psychologues qui à l’époque m’avaient interpellée sur les questions d’hygiène par rapport à des publics hébergés en foyer. J’avais proposé de les recevoir dans mon salon d’esthétique. Je savais déjà que j’avais envie de me diriger vers des publics en difficulté.
J’ai suivi la formation du CODES en 1994. J’ai effectué mon stage libre à la maison d’arrêt des femmes de Fresnes où j’ai travaillée ensuite pendant 16 années. J’ai vu certaines femmes entrer et sortir, et j’ai ressenti le besoin de faire du lien avec l’extérieur. J’ai contacté des associations telles que l’association Charonne où j’interviens maintenant pour pouvoir m’occuper de ces femmes dans un autre cadre, à leur sortie. Mon travail a été connu, reconnu, j’ai intégré plusieurs centres à des rythmes différents, une fois par semaine, une fois par mois, parfois une fois par trimestre.
Les publics sont très variés, avec des problématiques d’addictions, des parcours de rue, de prostitution. À l’association Charonne, je m’occupe principalement de femmes, mais ailleurs je vois beaucoup d’hommes, notamment au CSAPA [Centre de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie, NDLR] Pierre Nicole.
Je travaille aussi à la maison d’accueil Eglantine qui accompagne et héberge des femmes avec leurs enfants et/ou enceintes. Je réalise des ateliers collectifs à la maison de la solidarité de Gennevilliers, mais aussi avec les équipes d’appartements de coordination thérapeutique, et dans un service d’accompagnement à la vie sociale. Et je suis présidente de l’association Tact’il qui réunit les socio-esthéticiennes présentes à Paris.

De quelle manière travaillez-vous ?

R.S. : La socio-esthétique se pratique en séance individuelle ou en séance collective. Les thèmes restent les mêmes : manucure, soins du visage, maquillage, conseil en image, modelage, relaxation avec et sans toucher, hygiène. Ma philosophie, c’est de travailler sur l’autonomisation, de transmettre un apport de connaissances. Je procure aux personnes un moment de bien-être, de détente, mais avec l’objectif sur du long terme qu’elles puissent s’en resservir.
J’accompagne les personnes en fonction de leur projet de vie. On peut travailler sur la reconstruction de l’image, sur la réinsertion socio-professionnelle, ou encore sur l’hygiène. Il y a des personnes marginalisées qui ont des parcours de vie extrêmement durs. Pour elles, la notion de plaisir et le fait de se recentrer sur soi-même est très éloigné des difficultés qu’elles ont pu rencontrer ou qu’elles peuvent encore rencontrer. Je suis là pour leur faire redécouvrir, voire découvrir, qu’elles sont des personnes, il s’agit de s’occuper de leur corporalité avant même de travailler sur une réinsertion sociale. Par exemple, quand on est victime de la traite des êtres humains, qu’on est obligé d’utiliser son corps comme outil de travail sans que ce soit un choix, il y a une dissociation du corps et de l’esprit, la reconstruction prend énormément de temps, elle passe par l’acceptation d’un corps que l’on a oublié. De même, quand on a une période d’addiction aux drogues dures, le corps est oublié, soumis aux souffrances, à l’état de manque. Et quand on a une vie d’errance, la priorité, ce n’est absolument pas soi, c’est de trouver un toit, à manger, la corporalité est complétement oubliée.
Mon rôle est de pouvoir faire découvrir aux personnes des notions soit qu’elles ont perdues soit qu’elles ne connaissent pas pour déclencher une envie de se reconstruire. Souvent, avant de commencer une prise en charge et un suivi esthétique, je réalise un entretien afin de visualiser les problématiques de la personne, dans quels domaines je peux intervenir, et dans quels autres je vais devoir faire le lien avec l’extérieur, ou avec les professionnels de la structure. Les échanges avec des équipes pluridisciplinaires sont plus que nécessaires, que ce soit avec les médecins, les infirmiers (ères), les juristes, les psychologues, les travailleurs sociaux ou les diététiciennes...

S.M. : Si ce sont des personnes très isolées, les séances collectives vont être plus appropriées pour créer du lien. En collectif, je travaille également en binôme, avec un travailleur social, une infirmière, une psychologue ou un accueillant. Lors des ateliers collectifs d’environ trois heures, différentes thématiques sont abordées. Cela peut-être l’hygiène : comment s’occuper de soi au quotidien, comment fabriquer des produits avec des ingrédients de cuisine, en partant du principe que les gens n’ont pas d’argent. Comment rester propre quand on est à la rue ? Je travaille aussi avec des demandeurs d’emploi : comment se présenter au mieux face à un recruteur ? Il s’agit avant tout de trouver un peu de bien-être, d’avoir une meilleure image de soi, de manière à peut-être retrouver un peu sa dignité.
C’est un vrai temps pour soi qui permet de s’éloigner un peu du parcours de combattant qu’on peut avoir quand on est immigré et qu’on arrive ici, ou quand on est malade. Les personnes y trouvent un vrai moment de répit, de reconstruction, de plaisir.
Au niveau des séances individuelles, que je réalise surtout à l’association Charonne qui accompagne des personnes toxicomanes, je travaille sur l’amélioration de l’image corporelle, la réappropriation du corps. C’est un espace où les femmes peuvent s’abandonner en toute tranquillité, se faire du bien pour prendre du plaisir ailleurs que dans la consommation de produits. C’est une passerelle vers le soin de santé. Je ne suis pas un pion isolé, je fais le lien avec l’équipe, si j’identifie quelque chose qui peut faire que la personne aille mieux, qui est plus de l’ordre du travailleur social, du psychologue ou du médecin, avec l’accord de la personne, je l’oriente. Je transmets la parole qui a pu se libérer pendant le soin à qui de droit.
Il faut être formée pour avoir l’attitude la plus juste, et être au plus près des besoins de chacun avec les outils de l’esthétique. C’est après que viennent l’expérience, l’intuition, l’observation du fonctionnement des publics et avec l’aide précieuse des équipes, que l’on peut continuer à réfléchir sur le mieux-être des publics concernés. Il ne s’agit pas de les juger, ni de les transformer mais juste de les aider à se réapproprier leur corps malmené et abandonné dans ce parcours d’addiction.

Que vous apporte ce métier ?

R.S. : La spécificité du métier est qu’il n’y a pas cet aspect vente/financier, ce rapport de professionnel à client, mais plus la rencontre d’une personne avec une autre. C’est la rencontre qui prime, la curiosité, et le non-jugement. Car le métier de la socio-esthétique me permet de faire évoluer mes propres représentations, et d’aider les autres à questionner les leurs, c’est intéressant de les confronter.

S.M. : Je m’accroche à ce que je peux apporter de positif. Il y a des gens pour lesquels les parcours de vie sont très lourds. Je suis sensible à ces situations, mais je m’appuie sur mon outil. On a la chance d’avoir un outil fabuleux, que sont nos mains, nos doigts, nos pinceaux, les couleurs, tout ce monde qui permet à la personne de se sentir mieux. J’accompagne des personnes qui ont vraiment besoin de moi. Dans un salon d’esthétique, on vient, on paie une prestation, on s’en va. Là, je vais chercher les personnes, je suscite l’envie, parce que souvent il y a une honte. Il y a cette dimension réconfortante, éducative, on aide la personne à se réapproprier son corps pour marcher la tête haute. Ce sont des aspects essentiels pour moi.
Le travail en équipe pluridisciplinaire est aussi très riche. La socio-esthétique se pratique en plusieurs endroits, on se projette dans un perpétuel mouvement, il faut sans cesse inventer. C’est un métier très dense, on travaille avant, pendant, après. En amont pour préparer les ateliers, avec des suivis dans les différentes structures, ça peut être fatiguant d’un point de vue logistique. Il faut être équilibré et bien s’occuper de soi pour bien s’occuper des autres.


Propos recueillis par Laure Pauthier

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