INTERVIEW - de Patrice Meyer-Bisch

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INTERVIEW DE PATRICE MEYER-BISCHEntretien avec Patrice Meyer-Bisch, coordonnateur de l’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme (IIEDH) et de la Chaire Unesco pour les droits de l’homme et la démocratie.

Comment définir les droits culturels ?
Patrice Meyer-Bisch : Les droits culturels représentent, pour chacun, le droit d’accéder, de participer et de contribuer aux ressources culturelles nécessaires à son identification. Cela ne se limite pas à l’accès à la culture, par des sorties au concert, au cinéma ou à l’opéra mais s’étend aux modes de vie, dans son habitation par exemple, dans son quartier, et à la manière de prendre ses repas, à l’éducation, à l’instruction, à son rapport à la nature…
recouvre « les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement ». Le culturel est la texture même du tissage social, puisque c’est par le croisement des savoirs que chacun s’identifie lui-même et identifie les liens qu’il choisit et développe ou auxquels il renonce, avec les autres, et aussi avec les choses et les êtres de la nature. Les droits culturels représentent les capacités de choix et de connaissance qui font la dignité des personnes, seules et en commun. Tout commence par la reconnaissance du droit au savoir, et les autres droits deviennent ensuite accessibles ; c’est ce qui permet d’être un citoyen. Le droit au logement est un droit fondamental qui conditionne l’exercice de tous les autres ; les droits culturels sont au même niveau.

Les droits culturels ont été reconnus dans la Déclaration de Fribourg en 2007.
Où en est-on une petite décennie plus tard ?
P.M-B. : Il y a 25 ans, les droits culturels n’étaient connus que d’une minorité de personnes, et les termes étaient très confus puisqu’ils se limitaient au « droit à la culture ». Le droit de participer à la vie culturelle était resté lettre morte. Le projet de déclaration de Fribourg a été publié en 1997 afin de clarifier l’ensemble des droits culturels contenus dans le « droit de participer à la vie culturelle » (article 27 de la Déclaration universelle). La version de 2007 de cette déclaration rassemble les dispositions qui existent de façon dispersée dans les instruments juridiques internationaux. Le texte est issu de la société civile et parrainé par des experts des Nations unies. Il est ouvert à signature donc ceux qui y adhèrent peuvent participer au système d’observation avec des questions à partager.
En France, les droits culturels ont été posés pour la première fois avec la loi NOTRe, en août 2015, dans son article 103. Il y a eu un grand débat à l’Assemblée car beaucoup de députés pensaient qu’il ne s’agissait pas d’un droit, d’autant plus qu’en France on a peur de la diversité culturelle.
La loi NOTRe finalement ne dit pas grand-chose, seulement que la culture est une compétence générale. Le point positif est que cette compétence concerne tous les niveaux, le régional et le national, et dans une France très décentralisée c’est important. Mais, en général, c’est plutôt les gens de la classe aisée qui profitent de la culture avec des impôts payés par tous.
Il y a des gens qui n’ont jamais accès à une culture suffisamment riche, jamais accès à un certain mode de vie avec, par exemple, une bonne alimentation, un habitat de bonne qualité, une culture scientifique, et qui sont enfermés par un manque d’instruction. Si l’on savait à quel point l’éducation est importante, on investirait beaucoup plus, notamment pour les formations permanentes, afin de donner des connaissances nécessaires à la vie de famille, pour apprendre à devenir responsable, développer sa capacité d’action et de jouissance.
On voit aussi des iniquités territoriales importantes, avec peu d’accès à des lieux de savoirs et de cultures dans certains quartiers, par exemple dans les banlieues. Est-ce qu’il y a un intérêt à mettre plus d’investissements dans les banlieues pour qu’il y ait plus de cours d’adultes, plus de centres sociaux culturels et mieux dotés ?
Oui, car du point de vue global cela coûte moins cher d’investir dans des centres sociaux culturels que dans des prisons. On verrait aussi moins de chômeurs si les gens étaient mieux formés. Mais nous ne sommes pas prêts à investir pour ça, ni à investir dans les pratiques culturelles en prison pour diminuer la récidive, alors que les détenus pourraient justement avoir des expériences culturelles qu’ils n’ont jamais eu l’occasion d’avoir avant.
De façon générale, l’exercice des droits culturels est la meilleure prévention contre les violences et aussi la meilleure, sinon la seule, façon d’en sortir.

Les lieux culturels reconnaissent-ils eux-mêmes les droits culturels ?
P.M-B. : La notion de droits culturels est nouvelle pour les lieux culturels, et pour beaucoup l’approche se limite encore à l’accès à la culture avec des sorties offertes. Par exemple, quand un théâtre dit populaire fonctionne à 100 % avec des abonnements, il accueille en fait toujours les mêmes personnes et cela n’a rien de populaire !
Alors que c’est une expérience fondamentale qui libère des capacités, et si l’on est convaincu que le théâtre est important pour la vie, on oriente sa politique par rapport aux droits des habitants.
Mais cela n’est pas suffisant d’aller au théâtre, il faut aussi de la pratique, que les gens puissent apprendre ce qu’est une répétition et qu’ils y soient initiés, ou qu’ils apprennent ce qu’est un texte. L’expérience du travail culturel est centrale, on n’est pas libre tant que l’on ne maîtrise pas des disciplines culturelles, quelles qu’elles soient, pas seulement au sens académique.
Il faut avoir le courage de penser que si quelqu’un est pauvre ce n’est pas qu’il n’a rien, mais c’est parce que ses droits sont violés, et que quelqu’un de pauvre est potentiellement riche. Voir quelqu’un dans la rue, c’est inhumain, mais c’est aussi un gaspillage complet, une intelligence et une liberté méprisées et perdues.


Céline Figuière

+ Plus d’informations sur : droitsculturels.org

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