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[PORTRAITS CROISÉS] Accompagnateur socio-professionnel

Abdounia  Portraits d’Abdounia Bradaï qui accompagne vers la formation et/ou l’emploi les personnes hébergées dans les di érents services de l’association « Oeuvre Normande des Mères» basée en Haute-Normandie, et de Jaafar Safi qui exerce au sein d’une structure d’insertion par l’activité économique gérée par l’association L’Entr’aide ouvrière à Tours.     Jaafar

Quel est votre parcours ?

Abdounia Bradaï : J’ai un parcours assez atypique puisque, à la base, j’ai une licence d’espagnol, car mon objectif était de devenir enseignante. En parallèle de mes études pour obtenir le CAPES, j’ai eu l’opportunité de faire un remplacement en tant que formatrice en alphabétisation et en français langue étrangère dans un organisme de formation. J’ai finalement poursuivi dans cette voie, pendant 12 ans j’ai été formatrice en matières générales - français, mathématiques, histoire-géographie, vie sociale et professionnelle, techniques de recherche d’emploi - pour des publics divers, allant de personnes illettrées jusqu’à des stagiaires en formation de BTS. J’ai aussi travaillé deux ans en milieu carcéral, auprès d’hommes et de femmes pour les préparer en matières générales aux trois CAP du domaine de la restauration.

Je n’étais pas diplômée dans les domaines de la formation ou de l’insertion, mais j’ai pu accéder à des postes en tant que formatrice puis responsable pédagogique. En 2004, j’ai validé un Master en Ingénierie de la formation. J’avais envie de changer d’orientation, de faire moins de face-à-face pédagogique, et d’être plus dans la construction de contenus de formation et sur un volet accompagnement. Je recherchais le contact avec les personnes en difficulté, l’idée de les amener à construire leur parcours et de les aider à trouver leur place dans la société m’a beaucoup motivée.

Aujourd’hui, cela fait neuf ans que je travaille au sein de l’OEuvre Normande des Mères qui intervient auprès de personnes et de familles quelle que soit leur origine dans des domaines, nombreux et variés, comme le logement / l’hébergement, la protection de l’enfance, l’accès aux droits et aux soins, l’aide aux femmes victimes de violences conjugales… Il s’agissait d’une création de poste, donc j’ai pu facilement m’adapter aux besoins des publics.

Ce qui m'interesse le plus dans cette profession, c’est l’accompagnement individualisé, de proximité qui permet de redonner confiance aux personnes pour faire émerger un projet professionnel réaliste et réalisable, ainsi que la relation de confiance et de soutien qui s’établit tout au long de leur parcours.

Jaafar Safi : J’ai d’abord fait des études de pharmacie industrielle, et travaillé chez Sanofi en tant que biochimiste. Mais, suite à un accident de la route, je me pouvais plus exercer mon métier. J’ai donc fait beaucoup de bénévolat en région parisienne autour de l’aide aux personnes, notamment sur les rédactions de CV, les recherches d’emploi, les préparations aux entretiens.

Au moment de ma reconversion professionnelle, je me suis dit que ça pouvait être intéressant de continuer dans ce domaine. Quand je me suis installé à Tours, j’ai poursuivi mes actions de bénévolat au sein de l’association Entr’aide ouvrière. Puis j’ai été formé et embauché. J’y travaille depuis dix ans.

 "JE RECHERCHAIS LE CONTACT AVEC LES PERSONNES EN DIFFICULTÉ,
L’IDÉE
DE LES AMENER À CONSTRUIRE LEUR PARCOURS
ET DE LES AIDER À TROUVER LEUR PLACE DANS LA SOCIÉTÉ M’A BEAUCOUP MOTIVÉE." 

  ABDOUNIA BRADAÏ 

En quoi consistent vos missions ?

A. B. : J’interviens sur différents territoires de la Seine-Maritime, dans huit services d’hébergement gérés par l’association (centres d’hébergement et de réinsertion sociale, centres d’hébergement d’urgence, centre maternel...). Les personnes hébergées sont informées de ma présence par mes collègues éducateurs spécialisés, assistants sociaux, conseillers en économie sociale et familiale, animateurs.

Je rencontre les personnes en rendez-vous individuel, toujours sur une démarche volontaire de leur part. J’établis un diagnostic personnalisé, en partant de leurs acquis, de leur parcours professionnel et extraprofessionnel. J’essaie de répondre à leurs attentes, de voir ce qui leur est accessible ou pas. À partir de là, je procède par étapes. Ça peut passer par de la qualification, de l’évaluation en milieu de travail, des formations courtes, des formations de socialisation, de valorisation de soi pour les personnalités un peu introverties.

J’élabore le parcours également en tenant compte de la situation personnelle et de l’état de santé des personnes. Il faut que je repère assez rapidement les freins à l’accès à l’emploi ou à une formation. Par exemple, on accueille une majorité de femmes et pour elles, le problème de garde des enfants en bas âge est très prégnant.

Les deux autres principaux freins sont le manque de maîtrise de la langue française et l’absence de qualification. Pour y faire face, j’ai recours à tous les dispositifs de droit commun, et particulièrement aux organismes de formation. Je travaille également en collaboration avec les acteurs locaux : Pôle emploi, les missions locales, le plan local pour l’emploi et l’insertion (PLIE), les référents socio-professionnels du conseil départemental, les structures d’insertion par l’activité économique (SIAE).

Enrendez-vous individuel, j’échange avec les personnes sur des techniques de recherche d’emploi : comment rédiger un CV, une lettre de motivation, comment se présenter, comment préparer un entretien, comment utiliser le site de Pôle emploi, les sites professionnels…

J’essaie aussi de les orienter vers l’extérieur, vers les maisons de l’emploi et de la formation, la Cité des Métiers de Haute-Normandie, l’objectif étant qu’elles soient autonomes dans leurs démarches lorsque l’accompagnement sera terminé. En 2015, j’ai reçu 158 personnes.

J. S. : Les personnes que nous accompagnons au sein du chantier d’insertion sont pré-sélectionnées et orientées par Pôle emploi. Elles sont éligibles au contrat à durée déterminée d'insertion.

Le principal critère pour intégrer le chantier, c’est la motivation de la personne pour s’inscrire dans un parcours d’insertion professionnelle. On les recrute sur nos différents chantiers : recyclage du bois, espaces verts, peinture en bâtiments, maintenance des locaux, propreté et restauration. Les personnes ont un contrat de quatre mois pour débuter, le temps pour elles de se poser et de se réhabituer à une activité.

De mon côté, je les reçois en entretien individuel, on élabore ensemble le projet professionnel. Le chantier sert de tremplin, ce n’est pas le projet professionnel. L’objectif est vraiment de les mettre en relation avec les centres de formation ou les entreprises, mais au préalable il peut être nécessaire de les orienter vers des remises à niveau (français, mathématiques).

Ensuite on élabore les outils de recherche d’emploi, on prépare les entretiens. Je les reçois une fois par mois au bureau, et je vais à leur rencontre une fois par semaine sur le chantier. Je suis en relation permanente avec les encadrants techniques qui les suivent au quotidien pour faire des points d’étape sur le savoir-être et le savoirfaire.

J’anime également des ateliers collectifs thématiques autour de la recherche d’emploi, des formations qualifiantes, sur plusieurs demijournées, en rassemblant des salariés en insertion qui ont un projet professionnel similaire.

Je travaille aussi le lien avec les entreprises. Avant, on allait chercher les postes en fonction des besoins des personnes qu’on accompagnait, aujourd’hui, on apporte un appui technique aux entreprises. Je vais à leur rencontre pour creuser leur fonctionnement, leurs besoins en recrutement et ensuite leur présenter des profils qui pourraient correspondre en mettant en place des partenariats.

 "JE SUIS EN RELATION PERMANENTE
AVEC LES ENCADRANTS TECHNIQUES QUI LES SUIVENT AU QUOTIDIEN
POUR FAIRE DES POINTS D’ÉTAPE SUR LE SAVOIR-ÊTRE ET LE SAVOIR-FAIRE." 

 JAAFAR SAFI 

Quelles difficultés rencontrez-vous au quotidien ?

A. B. : Se présenter en se disant hébergé par une association, ça peut faire peur à des employeurs. Ça fonctionne bien avec les SIAE qui connaissent mieux nos publics.

Mais les principales difficultés rencontrées sont surtout dues à la conjoncture économique et aux exigences du monde du travail. Les pré-requis sont de plus en plus élevés, l’accès au marché de l’emploi de plus en plus difficile. Quand j’ai commencé, il n’y avait pas de souci à trouver des postes intérimaires par exemple, maintenant les critères se multiplient, il faut le permis, un véhicule et un certain niveau de qualification. Il manque également des places dans des dispositifs de formation, pour l’apprentissage linguistique notamment, la construction de projet, la socialisation.

Pour moi, chacun a des compétences qui peuvent être développées pour être opérationnel sur le marché du travail en France, y compris les populations migrantes qui ont acquis des compétences dans leur pays d’origine.

J. S. : Le métier a beaucoup évolué. Au début, on était moins sur les contraintes de résultats, sur les sorties dites positives. À ce jour, on accompagne tout autant les personnes, mais avec un axe plus orienté vers l’emploi, on traite moins les questions d’ordre social.

Les entrées en formation deviennent de plus en plus complexes. La pratique ou une remise à niveau ne suffisent plus, il y a des tests de motivation, on a plus de refus. Il y a aussi beaucoup moins d’emplois longue durée. Avant, les personnes pouvaient être embauchées pour des contrats de six mois et plus, ou même directement en CDI, aujourd’hui les entreprises ne s’engagent plus, et passent par l’intérim.

En plus, elles ne connaissent pas bien le secteur de l’insertion par l’activité économique (IAEIAEInsertion par l'Activité Économique). Le mot insertion leur fait peur, c’est assimilé, à tort, à l’incarcération. On doit tout reprendre avec elles.

Autre phénomène notable, on a de plus en plus de gens qualifiés, diplômés qui n’arrivent pas à accéder à l’emploi classique. Ils ne sont pas prioritaires au niveau du chantier d’insertion, mais on les voit de plus en plus.


Propos recueillis par Laure Pauthier

 

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