Atelier théâtre - Dans la peau d'un autre

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atelier-theatreC’est enjouée et pomponnée qu’Elena passe la porte de la maison Jean Rodhain, l’un des centres d’hébergement de l’association des Cités. Elle rejoint les autres comédiens de la troupe de théâtre chaque mercredi soir. Un rendez-vous qu’elle ne manque sous aucun prétexte tant elle mesure les bienfaits du jeu sur sa vie de tous les jours.

« Grâce au théâtre, je sais enfin dire non. Jouer le rôle de quelqu’un d’autre m’apprend à poser des limites, en improvisation dans l’atelier théâtre d’abord, puis dans ma vie privée ensuite », explique- t-elle. Elena, comme Jean-Noral et une dizaine d’autres personnes accueillies dans diff érents centres d’hébergement des cités, suit les ateliers théâtre du pôle vie citoyenne depuis leur création il y a maintenant trois ans. La troupe des « rêveurs », nom d’origine voué à changer, a été montée au départ grâce au soutien fi nancier d’un projet européen pour ateliers créatifs en partenariat avec le théâtre du Soleil. Les premières représentations de la pièce « citoyens du monde », inoubliables pour ces comédiens amateurs, se sont déroulées à la Cartoucherie à Vincennes avant de tourner à la cité Saint-Pierre de Lourdes, puis à Colmar et à Paris. Le projet a pu perdurer l’année suivante grâce à une subvention du FILE de la Fondation JM.Bruneau.

De l’écriture des textes au jeu

Des premiers échanges avec les comédiens, ne sortent que peu de mots. Ils sont heureux d’être là, entre amis maintenant après avoir partagé le trac et l’émotion de la scène les deux étés précédents. Mais diffi cile de parler du ressenti, de leur parcours, si ce n’est de la confiance revenue peu à peu à force de travail. « Je les ai vus changer d’une année sur l’autre, rire à nouveau et retrouver le goût de prendre soin d’eux-mêmes. Ils font plus attention à leur image et cela leur est utile aussi dans leur vie professionnelle. Ils ont changé, à la fois physiquement et moralement, je le vois vraiment quand je regarde les photos d’eux il y a trois ans, c’est très frappant», dit Alida, qui a animé les ateliers théâtre les deux dernières années. Oriane, metteur en scène et bénévole, lui a succédé en septembre, accompagnée de Fabrice, travailleur social. Avec déjà à son actif deux pièces écrites et mises en scène, les comédiens amateurs la voient comme une professionnelle et lui font confi ance. « Nous avons commencé par des improvisations, pendant quelques mois ; le reste de l’année est consacré à la répétition de la pièce qui sera jouée en juin », raconte Oriane. « Ce travail commun est très enrichissant pour moi aussi. Je suis obligée d’être moins directive et moins exigeante qu’avec d’autres comédiens. Je pars d’eux pour construire la pièce et non pas le contraire », poursuit-elle. La pièce qu’ils répètent a été écrite avec tous les participants de l’atelier, grâce aux travaux d’improvisation. La scène se situe dans une rame de métro, où les protagonistes se retrouvent coincés après une panne. Elena, une femme d’aff aires, vient de quitter son amant, et s’en retourne pour retrouver son mari et associé dans une entreprise de décoration. Quand vient son tour de parole, les mots sortent cette fois très facilement. Tête haute et verbe acerbe, elle n’est plus la personne en diffi culté mais quelqu’un qui a réussi professionnellement et qui connaît sa part de domination dans le monde des aff aires et sur les autres. Le changement est radical et troublant de vérité. Le vocabulaire se transforme, le regard aussi. « Dans les moments d’improvisation, il m’arrive de demander à Oriane si je peux jouer tel ou tel rôle. Il s’agit toujours de situations qui me font peur dans la vie de tous les jours et que j’apprends à dépasser devant les autres durant l’atelier. Par exemple, quand je suis abordée dans la rue et que je veux que l’on me laisse tranquille. Maintenant je sais faire ! », rit Elena.

Du jeu à l’animation d’ateliers

Pendant ces deux heures d’atelier, le changement de rôle va bien au-delà des personnages à incarner. Loin des bureaux des travailleurs sociaux, où les rapports peuvent être formels et orientés vers l’accompagnement social, le rapport d’égal à égal peut s’installer. Travailleur social ou personne accueillie, la peur de déplaire les touche tous au moment de jouer devant un public. « Cette année, ils veulent que je joue aussi dans la pièce, je suis très stressée ! », dit Alida. Tous se tutoient, et cherchent ensemble le meilleur d’eux-mêmes pour présenter bientôt ce travail collectif. Passionnés par l’expérience, certains vont désormais plus loin et suivent des formations pour l’animation d’ateliers de théâtre. Ainsi Jean-Noral, qui a débuté avec le théâtre forum dans un centre d’hébergement, a co-animé l’an passé un groupe qui s’est produit en fi n de formation devant des spectateurs. « Je les ai fait parler de leur vie, de leurs diffi cultés, et nous avons mis en scène leur quotidien », explique Jean-Noral. Aujourd’hui, il joue le contrôleur de métro. Il ferme les yeux et se concentre sur son rôle. Céline Figuière

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