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"Etmaparole !" - Un projet à plusieurs voix

Lancé en 2011, le partenariat passé entre Emmaüs Solidarité, la Fondation Orange et le Conseil Régional d’Ile-de-France a permis de franchir un pas important vers la prise de parole des personnes accueillies. Depuis quelques mois, un blog et un magazine ont vu le jour grâce à des plumes hors du commun. Reportage.

Personne ne sait qui viendra aujourd’hui. Et s’ils viennent, à quelle heure ils arriveront. Mais cet aléa fait en quelque sorte partie du projet : tous les quinze jours, des personnes hébergées, Matthieu Castelli, et Cécilia Clérel coordinateurs du projet chez Emmaüs Solidarité, et Emmanuel Vandamme, enseignant à l’École supérieure de journalisme de Lille, se retrouvent en comité de rédaction dans l’un des centres Emmaüs Solidarité. Et comme dans un comité de rédaction d’un média classique, ils discutent des prochains articles à publier, du meilleur angle, des derniers reportages.

Les journalistes ne sont ni des professionnels, ni des étudiants en journalisme, ni des stagiaires, mais des personnes hébergées dans un centre d’Emmaüs Solidarité, pour une durée plus ou moins longue. Pendant quelques heures, le temps n’est plus consacré à l’angoisse du lendemain, à une situation professionnelle ou familiale difficile, mais aux futurs lecteurs. Lecteurs du blog d’abord, Etmaparole!, et depuis peu du magazine du même nom.

Ce mercredi, cette réunion de travail se passe dans le centre Louvel-Tessier, dans le 10e arrondissement de Paris. Refait à neuf il y a peu, l’espace ouvert du premier étage offre un cadre idéal à cette discussion à la fois formelle et ludique. Ils sont cinq, hébergés au centre Louvel-Tessier ou dans d’autres centres de l’association. Tous prennent « leur » blog très au sérieux. Comme Timothé, ils sont venus aujourd’hui avec des propositions d’articles et de reportages à organiser dans les prochains jours. Journée mondiale contre la misère, sortie à la pêche, dépistage du cancer du sein, les thématiques sont variées et surtout ne tournent pas toutes autour de la précarité. « Il faut que l’on parle de choses légères aussi, pas seulement de nos difficultés ou de sujets tristes ! », dit Régis. « Mais je veux quand même parler de ce qui me touche, moi, en tant que sans-abri depuis 12 ans, et mère de famille», rétorque Marie-Eugénie. Et le débat est lancé. Rapidement interrompu par un autre hébergé du centre qui vient voir ce qui se passe et qui, conquis par le projet, récite une poésie avant de promettre de venir au prochain comité et d’écrire dans le blog.

Un blog pour rester connecté aux autres

Comment prendre du recul et continuer à observer ce qui se passe autour de soi quand les difficultés dans son parcours individuel prennent le pas sur tout le reste ? C’est le grand pari que réussissent à tenir celles et ceux qui font partie de l’équipe rédactionnelle du blog Etmaparole !, et l’alimentent jour après jour d’articles sur leur vie ou des événements d’actualité qu’ils repèrent dans les journaux ou sur Internet. Pendant les premiers mois de cette aventure éditoriale, ils étaient aidés par Christian Bertin, vice-président d’Emmaüs Solidarité et rédacteur en chef du blog. Décédé en octobre dernier, il avait été accueilli dans un centre d’hébergement de l’association en 2007 après avoir perdu son travail. Depuis, il avait fait de l’expression des usagers son cheval de bataille et considérait le blog comme une façon de s’intégrer à la société. Il portait les projets rédactionnels de chaque contributeur et valorisait leur investissement personnel dans cette action collective qui dépasse Emmaüs Solidarité en faisant plus largement une place aux personnes accueillies dans le débat public. Christian Bertin ne viendra plus aux comités de rédaction. Mais ils restent pour l’instant animés par Emmanuel qui, deux fois par mois, vient de Lille à Paris pour guider le travail rédactionnel de ces apprentis journalistes, sans-abri, parfois sans papiers qui rédigent leurs articles sous pseudonyme. Emmanuel décide avec eux des articles du blog repris dans le magazine Etmaparole !, trimestriel lancé à l’été 2012 et tiré à 2 000 exemplaires.

Un partenariat à multiple facettes

Mettre en place une publication pour et par les personnes accueillies n’a pas été si simple. Lancé en 2011, le partenariat passé entre Emmaüs Solidarité, la Fondation Orange et le conseil régional d’Ile-de-France, a permis de franchir un premier pas vers la prise de parole des personnes accueillies dans les centres d’Emmaüs Solidarité. Ce partenariat comprend plusieurs volets dont l’équipement numérique, la maintenance et la participation des personnes accueillies. L’objectif d’étendre l’accès de l’outil informatique à toutes les personnes accueillies et en précarité a convaincu la Fondation Orange de financer ce projet. Ce partenariat a permis l’accès à des ordinateurs et à des formations multimédias , favorisant l’expression des usagers dans les centres d’hébergement, par la parole, dans les groupes d’expression ou comités de rédaction, et par l’écriture, sur le blog et dans le magazine. Plusieurs centres de l’association étaient équipés d’ordinateurs depuis déjà quelques années, via un ancien partenariat avec Microsoft. Grâce à la Fondation Orange, ce sont 18 postes supplémentaires, sur quatre centres qui ont pu être mis à disposition. Installé dans une petite pièce, comme au centre d’hébergement Pereire, le cyberespace est ouvert tous les jours à partir de 14h. Il permet aux personnes hébergées de se connecter à Internet, d’envoyer des mails, regarder des vidéos, rechercher des offres d’emploi, alimenter leur profil facebook ou remplir leur dossier à la CAFCAFCaisse d’Allocations familiales et pour certains rester en lien avec leur famille. Et de rédiger des articles pour le blog Etmaparole !

Dans deux cyberespaces, des salariés Emmaüs Solidarité dispensent des formations aux personnes accueillies qui en font la demande. Ainsi, Mathias Vandermulen, formateur de formateur, a conçu ce programme sur la base du Passeport Internet Multimédia (PIM), un diplôme prenant en compte un référentiel de compétences allant de l’utilisation de l’équipement au traitement des fichiers numériques. Le plan de formation lié au projet comprend 38 séances de 3h, à la suite desquelles l’usager peut passer le PIM dans un centre Ageca. « L’obtention du PIM est valorisante, parce qu’il s’agit d’un diplôme reconnu et qu’ils peuvent mettre sur leur cv », explique Mathias Vandermulen. Après un an de mise en place, le projet intitulé « « contre la fracture numérique et pour l’expression des usagers »» devrait être pérennisé et développé.

Céline Figuière

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